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Mihály Munkácsy, l'Apprenti bailleur, 1869 |
Ce putain de sentiment d'apparaître inabordable, on me décrit lointain, on me juge hautain… ça s'accroche à moi, ça transpire, ça colle, les autres ne voient que cela, ne haïssent que cela, peut-être ? non ? Réellement, leur regard me fait mal, ce n'est pas moi.
"Il était pas comme ça avant !"
À moins que pour de bon je les méprise ...
Je pensais que mon mental se satisferait du jour où je ne lui en voudrais plus d'être parti. Une obsession à la con d'un futur réparateur, d'un après positif. de résilience tu parles.
"faire son deuil", quelle expression à la con ! le taire
" le temps seul est notre maître " m'a dit ma cousine, pour me consoler.
Je suis d'une telle naïveté avec moi-même. Complaisant.
J'ai été, non, je suis un malade. J'incube. Je développe. Le mal a explosé dès l'instant où j'ai appris son départ.
il y a si longtemps que mon présent demeure incessamment l'instant qui précède.
J'ai tracé dans la nuit accablante une ligne de vie désespérée
"la vie c'est ce qui vous arrive alors que vous étiez en train de prévoir autre chose." Jeanne Moreau a dit ça un jour. La mort c'est tout pareil. en pire. y avait rien de prévu. brutalité
Le bon devenu mauvais, flot d'humeurs, noirceur, désespoir. Coulée de boue, de merde, de larmes. Du sol où je me débattais entre injures et supplications je savais que je ne me relèverai pas de sitôt, un autre prendrait ma place, pour assurer la vie de tous les jours depuis une apparence.
Dès lors il n'y eut plus que du silence. Tout se fit silence quand tout se mit à ne plus me parler que de lui. Cacophonie cérébrale. Souvenirs acides.
Sa perte m'est charnelle.
C'est le corps, le mien, chair et os, matières viciées, une cicatrice aux lèvres monstrueuses me dévore, m'éviscère à force de le réclamer. J'ai été tranché, pièce de viande corrompue, abandonnée à la pourriture.dégout
C'est le corps, le sien, idéal, sublime dans l'Éther, béant d'absence qui me martyrise d'avoir été. Je suis stigmate de sa peau, récit de sa douceur, célébration de ses formes, de sa voix, quand il m'arrive d'oublier je pleure.
Certaines nuits il est là, je refuse de m'éveiller parce que je sens sa jambe peser sur la mienne, ces infimes éclats de secondes sont tellement paisibles, mes bras enferment sa chaleur, sa tête appuie là où elle appuie toujours. J'écoute son souffle. Je respire sa peau.
De toutes les autres nuits il n'est qu'abandon. L'obscurité s'abîme dans mes yeux, le froid. La mort seule est là. La peur panique de l'oubli.
Les membres ne repoussent pas.
Le corps, lui, honore ses fantômes.
Nos corps, corps exilés dans des dimensions qui s'ignorent, s'appellent de toutes les manières, au-delà de toute raison. folie.
Avant j'étais sensible au charme, esthète, doux. homme d'un autre temps, d'une autre culture.
Les temps qui suivirent je traquais l'obscène et la dépravation. Les trous de la bête expriment ce vide, la matière du manque m'absorbait, je m'offrais à tous, à qui me voulait disposait de moi, je baisais sans réfléchir, réceptacle de désirs, des plus expéditifs aux plus surprenants. Je n'en éprouvais aucune jouissance, seulement la curieuse satisfaction d'utiliser des libidos masculines comme un gommage de ce moi révolu.
Dégénérés, tous des dégénérés. Je m'inclus, devenu vil, sale aussi. La mort est une souillure,
c'est autre chose, me disais-je. avec envie.
Sept années ont passé, petite ponctuation ridicule. J'ai vieilli plus que de raison
Et je m'éveille maintenant, la fenêtre est ouverte. Il fait beau, il fait froid. Une nuit immense s'achève, je le sens. Il y a en moi des boules de sanglots qui exigent de sortir. Dans le ventre, dans la gorge, ce sont des cris sourds, ridicules, que j'expulse en m'étouffant, j'appuie mes poings baveux sur ma bouche pour ne pas faire de bruit. Il y a quelqu'un à côté de moi.
Je suis à la racine du mal, le parcours s'achève.
C'est lui, le mort, qui me secoue de l'intérieur.
j'assume une double nature , l'une très irrationnelle et discrète, l'autre immergé dans le quotidien à m'en gaver de platitude.
« Je suis l’abject, l’impur, l’amant de voluptés
Rares, et de parfums rouges et verts hanté ;
D’âpres vins j’ai connu les coupables ivresses.
Mais j’ai peur, ô rançon des sens inapaisés,
Et je crois
bien souvent au milieu des caresses
Voir deux têtes de mort échanger un baiser.
Alec Scouffi (Alexandre Scouffos, 1886-1932)