Ces beaux noms d’hérésies renvoient à une nature qui s’oublierait assez pour échapper à la loi, mais se souviendrait assez d’elle-même pour continuer à produire encore des espèces, même là où il n’y a plus d’ordre. La mécanique du pouvoir qui pourchasse tout ce disparate ne prétend le supprimer qu’en lui donnnant une réalité analytique, visible et permanente : elle l’enfonce dans les corps, elle le glisse sous les conduites, elle en fait un principe de classement et d’intelligibilité, elle le constitue comme raison d’être et ordre naturel du désordre. Exclusion de ces mille sexualités aberrantes ? Non pas, mais spécification, solidification régionale de chacune d’elles. Il s’agit, en les disséminant, de les parsemer dans le réel et de les incorporer à l’individu.
Michel Foucault Histoire la sexualité, 1 : la volonté de savoir / 1976

09 octobre 2014

"Vous devriez le savoir Monsieur, même l’amour d’un chien, c’est sacré. Et on a ce droit-là (aussi sacré que celui de vivre) de n’avoir à en rendre compte à personne." Marguerite Duras, L’Amant de la Chine du Nord.

 
Marcel à 15 ans en mars 1887, photographié par Paul Nadar.

mon problème, parmi d'autres, est que je n'ai jamais eu d'opinion sur Proust. ado gourmand, je me précipitais sur "Du côté de chez Swan", spéculant largement sur ce qui pouvait bien s'y passer... est ce de cette désillusion initiale que devaient naître mes difficultés futures? il fallait pourtant "avoir lu Proust", quitte à s'y emmerder comme un rat mort, quitte à passer totalement à côté.
aujourd'hui il y a des manuels pour cela, et des best-sellers estivaux. peut-être aussi des traductions en langue vernaculaire...
en triant avec émotion mes antiquités personnelles je tombais sur un commentaire philosophique de ce texte :  
Et c'est en somme une façon comme une autre de résoudre le problème de l'existence, qu'approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses, pour nous rendre compte qu'elles sont sans mystère et sans beauté; c'est une des hygiènes entre lesquelles on peut opter, une hygiène qui n'est peut-être pas très recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer la vie, et aussi comme elle permet de ne rien regretter, en nous persuadant que nous avons atteint le meilleur, et que le meilleur n'était pas grand chose, pour nous résigner à la mort.
Marcel Proust, A l'ombre des Jeunes Filles en Fleurs, NRF, 1918.
et je m'embarquais à la tête de toutes les armées de mes 17 ans, contrarié que l'on puisse confondre "l'existence" avec "passer la vie"... mais c'est une autre histoire. 
en relisant cette phrase, je m'aperçois qu'elle renferme tous les domaines de la philosophie, et ce que l'on prend tout d'abord pour des entrebâillements feutrés vers telle ou telle manière de voir, s'avèrent être de violents courants d'air qui décoiffent sans ménagement nos têtes bien faites, les entrainant vers des questionnements fondamentaux. l'Existence donc.
bien sûr Marcel précise qu'il s'agit d'une option limite condamnable, on sait par ailleurs que la plupart de ses choix de vie furent pour le moins discutables, non que les miens ne m'aient jamais semblé extrêmement judicieux, dans notre situation, à l'un comme à l'autre, tout se résume finalement à nos possibilités d'adaptations. mais je n'en ai pas fait sept tomes, moi.
ce doit être une des raisons pour lesquelles il me demeure si étranger. je fais partie de ses lecteurs malheureux, ceux qui ne peuvent jamais ponctuer une exclamation de l'à propos d'une référence proustienne. je le confesse il m'a souvent endormi, je me suis forcé, je me force encore à le lire. je lui reproche ce fond d'humeur désabusée qui relève d'avantage du caprice de nanti que du poète écorché. critique trop facile certes, on peut vivre très dignement en dehors de la torture et mener à bien sa carrière de génie, car Marcel est un génie, qui parvient à dissimuler ses écorchures sous une mise impeccable.  
j'aime bien sa vie, sa vie à lui, celle que j'imagine. il m'arrive de me demander ce qu'il pensait enfant. sa vie entre ses meubles, puis avec Céleste qui veille au grain et qui sait tout, le moment où il se regarde une dernière fois dans son miroir avant de sortir... quand tout est sombre enfin, presque facile et paraît lui appartenir. sans doute qu'il en a réellement bavé, malgré ses petits airs proustiens. je comprends qu'il fasse des phrases longues comme des errances et même qu'il tente de nous y entrainer façon jeu de piste avec son petit côté pervers. elle est là sa vie, dans son paysage, comme les mouvements des nuages au-dessus de la plaine, elle domine son texte immense et fait d'étranges figures qui nous engagent sur d'autres plans. des ailleurs qu'il faut bien chercher en nous mêmes.
mais voilà que dans son questionnaire éponyme, s'agissant d'avouer son occupation préférée, il répondait "aimer".  
oui, je crois qu'en fait nous sommes d'accords sur nos préférences et sur l'essentiel.
Lettre de Jean Cocteau à Marcel Proust, 30 mai 1921. A propos du  "Côté de Guermantes" (coll. part.) [art press 404, octobre 2013.]

07 octobre 2014

«Passent les heures, passe l'ellipse, passe le temps.» Marien Defalvard, "Du temps qu'on existait", Paris 2011.

 
http://slash-paris.com/evenements/krass-clement
photographie Krass Clement, Paris 1960.

cela dit pour suggérer une forme de boucle... temporelle.
traçant mon chemin parmi les impossibles je me persuade n'être là que pour le plaisir de l'autre.
faute d'horizon je me cherche des lignes de fuite, je le vois toutefois si heureux que je me laisse gagner par un calme assez irréel en ces lieux, et sa joie devient même communicative. 
il sait qu'à plus d'un titre les voitures ne m'intéressent guère et donc ce que peut avoir d'incongrue ma présence à ses côtés en territoire que je qualifierais hostile. mais effectivement, seuls m'importent "ses côtés" et ce qu'ils m'inspirent, le reste m'est égal. nous jouons des gammes relationnelles sur les hésitations polies de vendeurs plus ou moins hardis. sachant qu'un bon commercial s'interdit des à priori qui pourraient bien se révéler piégeux, alors qu'en fait seule une chose l’intéresse vraiment : identifier le payeur quelqu'en soit le déterminant. mais les regards interrogent malgré eux, et encore tout pétri d'esprit provincial je m'étonne de cette tolérance tandis que dès le lendemain, et déjà dans pas mal de conversations, les slogans haineux d'un peuple désespérément à la botte s'élanceront de nouveau dans l'air parisien. 
la veille toutefois nous nous égarions dans le Marais à la recherche de boutiques pas forcément communautaires mais assez tout de même pour exprimer quelque chose de cet endroit. endroit, cela dit en passant, qui ne ressemble plus à grand chose. il s'agit bien de boutiques et d'achats. pour le reste, trente ans plus tard je me demande encore : "quelle communauté?".
longtemps sujet de friction, je n'ai jamais cru à la communauté des gays. plus que la bêtise, c'est la haine et l'envie que j'ai pu croiser dans cet univers qui y ont détruit mes possibles illusions. et je parle de temps préhistoriques où les jugements n'étaient pas aussi superficiels que de nos nos jours, alors que par provocations ils prétendissent l'être. j'ai toujours été réactif et solidaire contre l'homophobie ou le racisme, plus proche de l'ami marocain hétéro que bousculait dans le métro un flic visiblement pédé. mais pas de communion pour des sexualités qui ne me regardent pas en fait. aussi lorsque Xavier Dolan revenait sur sa Queer Palm dans Télérama et un peu aussi sur ce que cela lui inspirait, je me disais que décidément ce garçon est brillant. parfois exagérément, mais brillant. j'étais donc très étonné des réactions en chaîne du milieu soudain gagné par une forme acclimatée de bien-pensance gay. jusque des gens très respectables qui allaient me décevoir en vouant aux gémonies l'impie canadien privilégié et ses frasques verbeuses... des anciens, des sages presque, de la mouvance, oublieux qu'eux-mêmes s'emballèrent dans des propos de jeunesse. 
la vie n'est faite que de déceptions. 
ce qui ne devait pas nous décevoir fut "le" Saint Laurent de Bonello. personnellement, et si les projections permanentes existaient encore, j'aurais pu en reprendre trois fois. j'entends "incroyable ce qu'il lui ressemble!!", non je ne crois pas, et peu importe d'ailleurs. ce film ne ressemble pas il transcende, il use pour cela de jeunesse, de beauté, de désir et de peur, qu'il traduit avec génie en lumières et en attitudes et s'en écoule quelque chose qui pourrait bien être le venin de la création. bien sûr qu'il y a du temps perdu et du temps retrouvé là-dedans. de cette philosophie et de cette poésie affrontées dans une chair. 
nous sommes rarement venus ensemble à Paris. il voulut voir mon quartier, bien que ma maison n'existe plus, et aussi la boulangerie de mes grands parents rue Saint Placide, devenue magasin de sushis.
le temps passe.

25 septembre 2014

Ne pleure pas sur les Grecs quand tu les vois fléchir / Ne pleure pas sur la Grèce quand elle s'agenouille / Elle a un couteau dans l'os, une courroie sur la nuque / Ne pleure pas la Grécité / Regarde! La voici qui sursaute / Regarde! Elle sursaute à nouveau / Elle prend courage, elle gronde / Et elle frappe le fauve / Avec le harpon du soleil - Yannis Ritsos (traduction Varvata Drettas et Mario Bois)

d'après  Γιάννη Ρίτσου, Τη ρωμιοσύνη μην την κλαις, Ποιήματα. 1963-1972, τ. Ι΄, Κέδρος, Αθήνα 1989
Τη ρωμιοσύνη μην την κλαις
εκεί που πάει να σκύψει
με το σουγιά στο κόκκαλο
με το λουρί στο σβέρκο

Νάτη πετιέται απο ξαρχής
κι αντριεύει και θεριεύει
και καμακώνει το θεριό
με το καμάκι του ήλιου

 Γιάννης Ρίτσος, 1966. (1909-1990)
"Ash Monday", Athens march 1955. Photo Dimitris Harissiadis


j'avais encore l'âge théorique des culottes courtes. lesquelles étaient dans ma famille, par correction, prohibées sitôt les premiers soupçons de puberté... (ça s'appelle la haine du poil). je vivais donc mon enfance déclinante les jambes recluses dans des pantalons, certes d'été... bien que débutât tout juste l'automne.
lorsque, pour la toute première fois, nous arrivâmes à Athènes, ce fut pour moi une révélation. un instant d'une précision charnelle, qui figure entre un passé accompli et son propre avenir. de ces émotions qui me font rallier l'idée que chacun a sa ville et sa vie qui l'attendent quelque part.
nous y venions par le train, logeant trois jours durant un douillet compartiment de ces wagons distingués et bleus, dont me revient la suave odeur d'encaustique et la moelleuse sensation de la moquette sous les pieds. j'y voyais la chambre miniature d'une maison de poupées, au confort quelque peu outré, laquelle roulait bruyamment vers de grands mystères. notre première nuit avait été interrompue vers cinq heures au passage de la frontière suisse. bien sûr les bienheureux occupants de ces beaux wagons ne devaient pas être dérangés par les formalités de douane dont se chargeait un personnel dévoué. mais l'immobilité brutalement acquise après d'interminables crissements d'essieux, les éclats de voix, la lumière enfin, avaient plus éveillé ma curiosité que moi même. vêtu de mon pyjama pilou j'allais découvrir ces énigmes qui me transformaient en aventurier somnambule. des douaniers à la voix trainante durent rapidement interrompre ma progression et me remettre aux préposés des wagons-lits dont j'avais, sans le vouloir, trompé la vigilance. ceux-ci me reconduisirent au compartiment où l'ire maternelle allait pouvoir développer de ces effets qui la distinguaient du commun. cette brève escapade fut le point de départ de mon voyage à moi, et tandis que pleuvaient chantage affectif et autres mises en garde, je repassais dans ma tête ces visages, ces sourires endormis de gens "pas-comme-nous" qu'il me tardait d'aller retrouver.
la vie du train et dans le train s'organisait comme elle devait le faire toujours, et la mienne gagnait en indépendance à mesure que l'abrutissement mécanique anesthésiait mon frère, ma sœur et ma mère, celle-ci m'ayant confié pour mission de lui trouver du citron à chaque arrêt. dès lors j'en profitais pour exploiter ces moments au-delà même de mes espérances, car c'était à chaque fois d'une telle nouveauté que je ne parvenais à garder mes émerveillements pour moi, mais lui en infligeait le récit, ravivant du même coup son impératif besoin de citron.
il y eut l'Italie. il y eut la Yougoslavie.
"Train Athènes-Patras", photo (c)Eric Sibert 1993
puis la Grèce. Evzoni.
ce fut la nuit d'une gare frontalière qui rompit la monotonie cadencée devenue mélodieuse du train, comme une berceuse soudain interrompue avant la venue du sommeil, interrompue par un cataclysme. 
la lumière bleue sale isolait des évènements incompréhensibles à mes yeux, des disputes, des malles jetées sur le quai, des bousculades. il y avait des éclats de voix, des cris dans des langues que je ne comprenais pas, que je devinais. des coups aussi, je demandais à ma mère pourquoi les policiers frappaient des gens, elle ne savait pas, interrogeait le voiturier qui se contentait de répondre avec le sourire que nous ne risquions rien parce que nous étions français. je reconnaissais une grosse américaine-gentille qui étalait des papiers sur le sol sous le regard d'un homme en uniforme qui lui parlait fort; et puis il y avait Thassos qui me faisait coucou de sa main libre, l'autre agrippée à la ceinture de son père. Thassos était mon ami depuis Belgrade quand sa famille et lui vinrent occuper le compartiment voisin. comme je commençais à avoir peur, je pensais qu'il avait de la chance d'être avec son père, mais moi j'avais de la chance que ma mère ne me demandât pas de citron...  les douaniers accompagnés de soldats furent dans le train, inspectant wagon après wagon, compartiment après compartiment, valise après valise, l'un d'eux s'approchait de ma mère qui avait pris sa pose monarchique hostile et mon estomac se mit en boule, il tenait nos passeports et dit en s'accompagnant d'un salut militaire : "bienvenue dans Grèce, Madame français", et il partit fier de lui après avoir ébouriffés mon frêre et ma sœur... depuis le couloir comme ses collègues je le suivais du regard, il s’arrêta à ma hauteur pour que l'ensemble de la fratrie puisse bénéficier de la même coiffure, mais il me désigna aussi la banquette : "joli petit garçon : avec mama!".  j'ai obéit, et m'en félicitais lorsque je le vis réapparaitre un sachet de bonbons à la main... des bonbons au citron! ce type avait du flair...
la grosse américaine-furieuse était remontée dans le train, Thassos et sa famille aussi et à ma grande joie ils vinrent direct dans notre compartiment. ma mère fit servir du thé et le père de mon ami a pu passer sa colère en expliquant ce qui se passait. mais ça n'avait plus d'importance et nous pouvions retourner jouer dans les couloirs. le train redémarrait lentement, bruyamment, comme une première fois, et dans la nuit ferroviaire retrouvée  Thassos, parfait bilingue,  criait : "On est en Grèce!! en Grèce!! είμαστε στην Ελλάδα!! Ελλάδα !!"
j'ai crié avec lui, mes premiers mots dans sa langue, je pleurais avec lui sans savoir quelle joie me submergeait, mais seulement pris d'un amour soudain et irraisonné pour un pays qui se cachait dans sa nuit. on se réveillait dans la même couchette et aussitôt on se collait à la vitre pour dévorer un paysage interminable de collines sèches auxquelles des ifs épars semblaient vouloir donner un sens antique. premiers arrêts, premières villes. nous approchions d'Athènes et l'agitation gagnait jusqu'à notre wagon cotonneux. ma mère avait dit : "nous arriverons pour déjeuner... j'espère que votre père aura fait préparer quelque chose de léger...". j'adorais ne pas savoir lire les pancartes des gares, Thassos me les déchiffrait m'en m'apprenait la prononciation. à Lamia je savais lire. 
oui, j'aimais me trouver là. me trouver là. m'y reconnaître. le même sentiment qui m'envahissait quand j'arrivais chez ma Grand-mère, j'anticipais sa chaleur, sa douce odeur, les mêmes jeux à venir, les savoureux petits-déjeuners avec le bruit de la mer, un habitacle de bien être garanti par l'expérience. comme Thassos qui vivait le retour d'exil de ses parents, je rentrais chez moi.
les valises étaient empilées, les familles dans le couloir se promettaient de se revoir, le train roulait lentement à l'approche d'Athènes et s'immobilisait enfin sous le hurlement des hauts-parleurs. mon père était sur le quai, tout sourire, et tout sourire je me jetais dans ses bras avec un "yassou!" et des bises qu'il acceptait. dans la gare j'étais autant fasciné par un vieux monsieur en foustanelle que par le nombre impressionnant de militaires dont beaucoup se tenaient deux par deux par la main. Thassos et les siens avaient disparus sans que je m'en aperçoive, mais il avait mon adresse. mon frère et ma sœur ne cessaient de se plaindre, alors par souci d'équilibre je déclarais à mon père : "papa, j'adore ce pays!" et je pense que ça lui a fait plaisir.  j'étais réellement charmé à l'idée d'y vivre.
ma relation avec la ville fut immédiatement fusionnelle, je rattrapais aussitôt un temps qui me semblait avoir été perdu ailleurs. en quelques jours je la connaissais presque mieux que notre quartier parisien. l'appartement de la rue Patriarche Ioakim me convenait parfaitement. comme à Paris je pouvais aller seul faire des courses et petit à petit je fixais mes repères un peu partout dans les rues, places et placettes. j'avais retrouvé Thassos, et bien d'autres, le Jardin National pour ère de jeux, à Plaka une laiterie nous vendait, mais c'était le plus souvent cadeau, de savoureux yaourts dont la peau craquante était saupoudrée de cannelle, accompagné d'un verre d'eau où plongeait une cuillère remplie de mastic parfumé, nous suivions les Evzones en cadence depuis leur casernement jusqu'à leur guérite de Syntagma, nous espionnions les touristes et plus le temps passait moins je les comprenais...  
Αθήνα 1980: Στην Πανεπιστημίου μία ημέρα αργίας

on se situait près de la crise de Chypre. au Pirée, les Français faisaient stationner plusieurs frégates au cas où les Turcs, et leurs amis américains, sur leur lancée, auraient eu l'idée saugrenue d'annexer la Grèce Continentale. cette solidarité que la France seule avait manifestée, valait à ses ressortissants une côte de popularité inimaginable, dans beaucoup d'endroits on nous désignait, avec un enthousiasme débridé, un portrait de Giscard trônant sur un mur, après avoir été découpé du journal, près de Caramanlis, ou mieux, de l'ex-roi Constantin, ou parfois des deux, formant ainsi la triade victorieuse de la jeune et fragile démocratie.
l'atmosphère était imprégnée autant que le paysage de cette géopolitique qui m'atteignait autant que n'importe qui.
voilà comment je suis "devenu Grec". ce fut bref à l'échelle de ma vie, mais irréversible.
alors il ne se passe pas un jour sans que je me demande pourquoi on en est là. si moi aussi la Grèce me fit souffrir, c'est de l'avoir quittée. j'y étais retourné au milieu des années 80 avec l'intention de m'y établir, mais le fil était cassé, ça ne s'est pas fait. je suis parti fâché, furieux serait plus juste. injuriant tout ceux que je rencontrais, m'exaspérant des attentions de mes amis jusqu'à la brouille. marre de devoir connaitre tous les rouages d'une administration stupide jusqu'à leur petit nom et devoir surtout garantir une contrepartie financière aux "efforts" de chacun... jusqu'au jour où j'ai fait ma valise en solitaire. elle pesait lourd et la poignée cassait, un pauvre type s'est proposé de m'aider, je m'entends encore lui lancer un honteux :"tire-toi! putain de Grec de merde!!", je me rappelle plus sa tête mais je m'en veux encore d'avoir pu dire ça... j'ai pris un taxi en solitaire dont j'étais fort heureusement le seul passager, la musique orientale m'énervait jusqu'au dégoût. enfin un avion en solitaire. mais avant ça dans la salle d'attente j'avais sorti mon chapelet de ma poche et commencé comme tous les mecs présents à le faire jouer entre mes doigts. et je pleurais comme un con en voie d'apaisement qui se dit : "mais putain y en n'a pas un qui m'empêchera de partir?" 
je suis à mon tour devenu un touriste occasionnel dans un pays qui a beaucoup changé. Athènes métamorphosée, européanisée, occidentalisée. pour le pire. plus de yaourts maison, Nestlé est passé par là. Nestlé et les autres qui ne sont pas si nombreux à se partager le monde en fait. le sens européiste du formatage s'est abattu sur la Grèce en 2007 avec effets immédiats, crescendo jusqu'à l'anéantissement culturel. la guerre économique puis l'occupation par les vainqueurs. en fait comme dix ans plus tôt avec la Serbie, la nouvelle pensée productiviste s'est acharnée à détruire tout ce que ce pays représentait. s'ils n'ont pas imaginé un prétexte pour bombarder la Grèce s'est au regard de son intérêt économico-touristique. 
 
 mais ce pays renaîtra, sans nous. malgré nous. il est aussi présent dans sa misère actuelle qu'il le fut dans ses fastes passés. à chaque instant entre les voiles de la désolation et de la désespérance surgit une extraordinaire énergie à ne jamais se renier. la misère d'être Grec aujourd'hui fait aussi sa force. force à se concentrer sur son âme que quelques fashos d'opérette, aussi menaçants soient-ils, ne parviendront jamais à exiler du côté des mannes pourries d'Hitler ou Mussolini. parce qu'ils n'y sont jamais parvenus.

21 septembre 2014

- "comme disait mon père, il vaut mieux vivre couché que mourir debout" - "votre père était un sage... que faisait-il?" - "il était gardien de prison" (Fucking Fernand - Gérard Mordillat)



parfois, je m'abandonne, comme tout un chacun, soudain fasciné par le vide.
banalités : Dieu est mort, les idéologies aussi. avant ou après?
ambiance sous-bois:
je me laisse surprendre par la germination spontanée d'une forme couvrante de vague à l'âme.
à l'aspect de mousse donc.
n'étais-je, il y a un an, ou presque... ou plus...., à me figurer passionné par un débat qui n'était, finalement, pas le mien?
mariage ou pas... ça me ferait mal que cela figure comme ma dernière grande cause revendicative.
à l'abri ici, je me suis imaginé être le spectateur privilégié d'un monde en évolution, curieux et émerveillé du grandiose déplacement des plaques idéologiques.
le "monde en marche" quoi...
puis surgit la contradiction, le grain de sable, c'est pas si beau que je croyais...
on s'emballe, on s'emballe... et puis voilà : on est déçu!
la pensée en mode spasmes, tout au plus.
les grands débats du moment me gonflent et c'est peu dire.
je ne parle que des derniers jours, parce que mémoriser tant de conneries sur le long terme c'est impossible, "ingérable" dit-on. puisque nous sommes tous devenus gestionnaires de quelque chose. la suffisance des maîtres ès-Opinion sature ma mémoire évènementielle qui remonte péniblement  d'affaire en Affaire, de foutoir en bazar. 
attendre les échos people pour savoir quoi penser du gouvernement, de la guerre ou du reste de la crise. 
je croyais qu'on avait assez donné sous Sarkozy. en fait non, c'est le nouveau style en marche. 
d'ailleurs le revoilà celui-là....
petit silence frisé entre nous :
pas de mot, un échange de regards. le sien me supplie en urgence : "je m'en fous tais toi".  
je me le tiens pour dit.
pas de vagues.
on a traversé la Sardaigne et de là nous sommes allés en Tunisie.
sympa non?
mais si. 
le tourisme est selon moi la limite absolue qu'on laisse derrière soi avant d'aborder la décadence. au-delà il n'y a que renoncement. il faut jouer serré, chaque progression dans cette voie est une perte en humanité.
qu'apprends-je avec tant de retard : Guillaume Gallienne, via son film "Les garçons et Guillaume, à table!", triompha aux Césars. j'en parle parce que je viens de voir le dvd. (les charmes de la province).
l'artiste est admirable, non? moi je ne me prive pas de l'admirer.
de manière ambigüe certes, je l'admire autant que je suis déçu.
je l'aime, il me déçoit, c'est normal.
c'est bien de normes dont il est question.
son film, après la pièce, me laisse amère. j'attends le son & lumière qui suivra à n'en pas douter, pour me décider. vaguement amère, oui. là où le théâtre fut, peut-être, efficace, la pellicule ramasse le propos dans une farce morale maquillée d'auto-analyse pour tous. on a beau se dire que tout ça c'est des trucs de grands bourgeois, le message colle aux doigts, façon bonbon fondu de chez Fouquet plutôt que façon sperme de chez n'importe qui ; sorte de théorie du genre inversée, le personnage s'en sort avec les honneurs de son milieu, il n'est pas pédé et il aime trop sa maman (!!! incroyable!!!) , il peut enfin nous le dire avec sa vraie voix de gars et nous présenter sa vraie copine... qui le regarde avec le vrai amour, happy-end complètement balourd, comédie franchouillarde éternellement racoleuse qui semble vouloir chambouler le monde avant de rendre à celui-ci sa place en First-class dans le dernier quart d'heure, faisant triompher la morale, le bon goût et les petits fours Dalloyau.
bien sur on peut lire tout ça autrement, désir d'être soi-même ...etc, foutaises...  ici on a juste un avatar de "Cage aux Folles",  le vieux rire qui fait comme si... , qui croit s'encanailler, se songe tolérant... mais mais mais : les seuls vrais pédés du film sont bien craignosses, voire... Arabes!!!
je nous rassure tout de suite, un mec comme Gallienne, qu'il le veuille ou non, qu'il le soit ou non, pour le populo de base, dont je tiens la plupart de mes références culturelles, ce sera toujours un pédé. après, il ira dire ce qu'il voudra! "on nous la fait pas..."
voilà qui donne envie de relire et revoir "Breakfast on Pluto"...
et Edouard Louis, bien sûr. 
même époque, autre lieu. autre ton, autre classe. fi de l'embourgeoisement neuilléen, Eddy Bellegueule nous horrifie de cette autre enfance française qui tente d'apprivoiser la douleur de survivre en milieu hostile. résilience de classe.
ah! Neuilly, le sarko-joke du jour que la divine providence nous envoie. jusqu'à présent le titre de "l'Ex" semblait éternellement dévolu à Giscard, l'état de ce dernier est il si critique qu'il ne puisse désormais le défendre? 
-ça te fais râler? il demande en lousdé,
-même pas en fait. je clos dignement, passons à autre chose.
ça me punchifie. mais je n'arrive pas encore à bien l'isoler de la sauce réac ambiante. ce type rassemble sans aucun doute tout ce que je déteste en politique, mais, d'abord : son image n'a jamais été décrochée de l'iconostase de la politique française, et, ensuite : il a été tellement concurrencé sur son terrain, qui va du droit commun au droit institutionnel, qu'il me paraît bien usé l'ex jeune loup de la droite décomplexée.
pour l'instant je demeure d'humeur tunisienne, aller toujours plus vers le sud pour retrouver cet irremplaçable goût de liberté. de la chicha parfumée aux tajines inventifs, des sourires jeunes ou sans âge aux odeurs des rues, partout cette sensation à jamais disparue de l'espace-France.
 


19 septembre 2014

"Dio ti salvi da un cattivo vicino, e da un principiante di violino" (1), proverbe toscan.



"la vie de tous les jours", Ben Vautier


je te l'ai déjà dit?
non, bien sûr. je ne disais plus grand'chose. ici, du moins
ce blog dont j'ai changé le nom. j'avais fini par trouver l'autre stupide, voire un tantinet prétentieux... (un tantinet...!!!)
ici je suis souvent venu avec cette impression limite fatale qu'il fallait faire le ménage,
faire le ménage...
je change, je supprime,
j'époussette. un accent, un mot...
et un petit brouillon, du par-ci par-là quoi. 

http://www.matthias-heiderich.de/
photographie de Matthias Heiderich

donc, puisque je ne l'ai pas dit, j'ai changé de voisins. encore.
peut-être la dernière fois de l'été.
car ce fut l'été jusqu'à aujourd'hui : scoop!....
saison frivole, j'y change de voisin comme de chemise. chemisette.
le proprio d'à côté a divisé sa grande baraque en appartements de luxe pour touristes nantis.
exotisme garanti. mer et montagne.
d'ailleurs ça s'appelle "Mare è Monti", pas original mais apparemment satisfaisant.
l'été, saison. argent. 
Libye, Gaza, Ukraine, Irak, Syrie, Centrafrique, Afrique...etc, pour ne citer que le plus spectaculaire. les charniers photogéniques.
été : chants authentiques, spectacles traditionnels. un festival populaire. intermittents, ...etc.
des cases à remplir. avec des "boums!" et des "pans!" et des "bravos!",
esprit B.D.
mais je n'en parle pas. assez de m'engueuler avec tout le monde à propos du monde.
le Monde. notre Europe de crise que même la Chine convoite.
donc, je regarde sécher les serviettes des voisins. en silence.
c'est lâche.
j'ai changé de voisins, et de serviettes, toutes les semaines. la grande bâtisse se prostitue de samedi en samedi de juin à septembre.
après le grand silence de l'hiver. ça fait bizarre tous ces gens...
échantillonnage humain, mais toujours, toujours, TOUJOURS : les serviettes.
étendards conquérants de nos modernes vainqueurs.
elles flottent, battent, s'accaparent le paysage.
certaines fois elles disent : "t'as vu? on est encore allé à la plage!"
d'autres fois ce serait plutôt: "on préserve notre intimité.. des fois que...", ou au contraire: "j'en profite de ramasser mes serviettes pour vous faire un p'tit coucou..."
tant de variantes humaines.
temps n°1 : fraternisation "entre nous", le postulat à priori étant : "tous égaux dans la location estivale".  mais, attention, révélation-choc, nous n'estivons pas, nous résidons à l'année. donc : 
temps n°2 : ah bon! mais vous n'êtes pas d'ici!, parce que vous le faites pas du tout, hein ....
sûr que la nudité de Guillaume, qu'il considère comme un élément constitutif de sa sieste, ne fait guère couleur locale... par contre sa corsitude s'exprime pleinement dans la totale indifférence qu'il manifeste à l'égard de ces nouveaux venus interchangeables. ils lui sont invisibles, mais on dirait qu'ils ne s'en rendent pas compte... dans sa culture à lui l'éphémère est insignifiant.
c'est moi qui gère le social donc, et bien qu'en définitive on n'ait pas grand'chose à se dire je converse avec ces étrangers, usant le plus possible de plates banalités, d'enthousiasmes feints et d'expressions convenues.
une fois encore nos "compatriotes" témoignèrent de cette habitude inextricable à chercher la solution de problèmes qui n'existent pas ailleurs que dans leur tête; et de ce besoin de parler, parler et parler encore de tout ce qu'ils ignorent... 
un groupe de gais, toulousains je crois me rappeler, m'a fort déçu. bêtement, de façon quelque peu corporatiste certes, je les trouvais plutôt sympathiques. mais le naturel revient au triple galop. leurs yeux nous renvoyaient l'image, fort dévalorisante, des cousins de province auxquels ils se devaient d'expliquer la vraie vie, et pourquoi pas la civilisation. mais étions-nous prêts à assimiler le message du progrès?
en fait nous avons réservé notre proverbial sens de l'hospitalité à une famille de Norvégiens charmants, un papa, une maman et deux adolescentes rigolardes, avec eux tout était très simple. magique. ils sont venus dîner un soir en apportant des fleurs et une bouteille de champagne. gagné!, j'ai trouvé ces choix touchants et élégants. bien sûr nous avions fait couleur locale : blinis avec tzatziki et ktipiki, mais aussi, qu'on se rassure, charcuterie et aubergines farcies dont je suis devenu la reine incontesté. champagne, eau de vie, et musique car Guillaume a donné un récital, main sur l'oreille (évidemment!) c'étaient en fait des passionnés de musiques, la mère prenait des notes, ils entonnaient les refrains, et Guillaume était ravi : un grand moment fusionnel. leur frustration de n'avoir pu savourer de brucciu frais nous a engagés à les inviter cet hiver. comme quoi on n'est pas que des sauvages.
blague à part la note d'ensemble ne serait pas fameuse s'il fallait s'en tenir aux apparences. je me garde bien de juger les gens et considère à postériori, et avec tolérance, que leurs approches si diverses, dont celles qui ont pu me sembler maladroites, sont autant d'usages qui auraient pu être les préambules de quelque chose...
quoiqu'il en soit les serviettes mettent désormais un peu plus de temps à sécher et gare à ne pas les oublier le soir, ce pays est très humide... 

Michel Simon, "Le Vieil Homme et l'Enfant" de Claude Berri



(1) "Dieu te garde d'un mauvais voisin comme d'un violoniste débutant."



17 septembre 2014

"Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture." Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, (1977), Œuvres complètes, V, 1977-1980, Paris, Seuil, p. 132


"J'ai toujours vu tout en noir, à commencer par ma mère qui était veuve" Georges Wolinski

Monti Benjamin, Sans titre, 2010, encre de chine sur imprimé, 15,2 x 10,5 cm
quand je m'installe ici, devant l'hybride imparfaite écran-page blanche, j'éprouve la même sensation que dans mes nombreuses tentatives à m'asseoir au volant de la voiture depuis mon accident : je peux y rester des heures mais je ne peux plus conduire. comme sur mon siège-conducteur je suis incapable de démarrer. panique interne que révèle un état nauséeux envahissant, des crampes dans les bras et les jambes, un fourmillement intestinal, un total éparpillement mental ; incapable de savoir ce que je fais là, pourquoi ou comment faire. (1)
après un naufrage que font les marins, eux ?

 "Il ne manque que les mots
  Les fragiles

  Pour se diriger dans le monde" (2)

Lisa me proposa de lire mes brouillons. à force de me voir plancher dans mon jus elle pense, à juste titre, que je suis coincé et qu'une autre lecture, la sienne,  m'indiquera ce que je dois désormais aborder et surtout de quelle manière, de façon à réenclencher la mystérieuse mécanique.
on a ses petites faiblesses et petites dépendances... Lisa commence à faire partie des miennes, elle est "ma chère Clarissa Vaughan" (3).
"Tu cernes BIEN les choses", dit-elle, "pour cela tu prends de la hauteur, tu identifies ta trame et tu te fixes une marche de progression. tu t'offres une vue aérienne, sinon tu perds ton temps, le mien avec..."
"ça s'appelle un plan, Lisa..."
je sais où je voudrais aller, bien sûr.
nous savons l'un comme l'autre ce que je dois faire; il y a le but à atteindre, on a posé le diagnostique cent fois et on cherche un cent unième remède. pendant ce temps là je reste en place et je fais le mort, ou la planche... au mieux je barbote en surface.
...comme on veut. 
Lisa pense de ce regard extérieur qu'il confirmera ce que je suis sensé savoir au plus profond de moi et qu'il me replacera en douceur sur les rails libérateurs de la création...
"tu te souviens que c'est moi qui te forçais à sortir pour te trouver un mec?" questionne-t'elle ingénument et sans délicatesse aucune,
"oui Lisa, je me souviens, je ne sais pas si on peut comparer les démarches ... "
"bien sûr que si!" elle décrète, avant d'ajouter "...et il ne me semble pas t'avoir entendu t'en plaindre....ni l'un ni l'autre d'ailleurs."
coquetterie de coach que se prendre soudain pour Dieu...
je sens alors que, selon son habitude, son tarot la démange depuis le fond du sac fourre-tout, à moins qu'elle n'envisage de me tracer vite fait mon horoscope du mois à venir. c'est son ordre des choses. son préambule à l'action. la divination positive. il y a longtemps que je n'émets plus les doutes cartésiens qui contrarieraient ses efforts et qu'elle sanctionnerait d'un lapidaire "tu es beaucoup trop négatif !"
sans appel.
mais la dernière séance de consultation des signes, cartes et astres eut lieu il n'y a guère plus d'une semaine... lorsqu'il fallut sacrifier à l'inauguration de l'application dédiée sur ce que je crois être un i-pad. alors elle me dit que chaque jour commence avec tant de choses à faire, choses que j'ai scrupuleusement notées sur le joli tableau qu'elle a elle même réalisé et installé dans ma cuisine... il faut bien que je la suive sur ce terrain là. le terrain du "chaque jour sur le métier ...etc."
"tu notes les choses, tu fais les choses. c'est obligatoire non? et pour commencer tu écris : 'reprendre le fil du blog abandonné', ça te fera un entrainement!"  
touché!, me dis-je. c'est pour cette raison qu'hier j'ai "repris le fil du blog abandonné". 
et j'y ajoute pour aujourd'hui ce petit commentaire qui ne mange pas de pain.



Ben, 1990
Ben, Benjamin Vautier, "Tout Est une Question d'Emploi du Temps", 1990.



(1): "Je restai planté là assez longtemps pour qu’un sentiment de solitude totale s’empare de moi, à tel point que tout ce que j’avais vu dans le passé récent, tout ce que j’avais entendu, et la parole humaine elle-même, me semblait ne plus avoir d’existence, et ne survivre qu’un instant de plus dans ma mémoire, comme si j’avais été le dernier représentant de la race humaine. C’était une impression étrange et mélancolique, née presque inconsciemment, comme toutes les illusions, dont je soupçonne qu’elles ne sont pas autre chose que des visions d’une lointaine et inaccessible vérité vaguement entrevue." in Joseph Conrad , Lord Jim, 1900.
(2) :  Éric Dubois, Ce que dit un naufrage, Éditions Encres Vives. coll. Encres Blanches, 2012.
(3) : Les heures - Michael Cunningham, Trad. de Anne Damour, Paris, Belfond, 1999. "Elle se détourne de la vitrine avec une raideur de femme âgée, les bras chargés de fleurs, tout comme son propre fantôme, il y a cent ans, ce serait détourné du tintamarre d’une calèche passant par là, remplie d’élégants piqueniqueurs venus d’une ville éloignée.". "(The) Hours", 2003 de Stephen Daldry, interprétée par Meryl Streep.

"Hier soir, partant de chez Marie Dormoy, j'étais d'une jeunesse extraordinaire. Cet état de bonheur d'esprit dont j'ai parlé quelquefois. Celui qui m'est si nécessaire pour écrire et sans lequel on ne fait rien qui vaille. J'en avais pris ma canne de soirée." Paul Léautaud, Journal Particulier, 4 janvier 1935.


Couple de rêve 1 : The Bath, 1951, par Paul Cadmus


il se peut que j'ai encore du mal à le reconnaître, du moins à haute voix, mais, c'est incontestable, je fais désormais partie de la catégorie vieille pédale; cela sans doute depuis plus longtemps que je m'autorise désormais à le formuler ... (étant l’intéressé j'opte pour le privilège d'être le dernier averti...). négligeant des dégradations physiques mineures, cette conviction que je dois m’apprêter à assumer sereinement de l'intérieur avant d'en gérer le coming-out, me vient directement d'un sentiment de colère quasi permanent, dont l'objet principal est cette époque, absolument affligeante, qu'il me faut bien traverser avant d'y achever mon modeste et trouble parcours. en bref : l'impression récurrente d'être parvenu au bout du bout de mes possibilités d'adaptation. 
mais de ce sentiment lui même, combien nombreuses sont les origines, connues ou non...
tant qu'à achever quelque chose d'aussi punctissime que ma minuscule existence, (il ne s'agit pas de fausse modestie, qu'on entende ici le punctum barthien, la pointe de la flêche et aussi le petit trou, et encore le hasard, l'outil d'une conscience externe, "un hasard qui me point" pour citer le grand homme), j'aimerais autant conclure en dehors d'un camp de concentration, ou autre structure coercitive et ultime, tout exprès relevé pour les gens comme moi par cette bien-pensance triomphante, exhibée un peu partout, un peu tout le temps, par des troupes de zombis versaillais émancipés, déterrés fort à propos de cet immense charnier des idées à la con de la pensée pétainiste. 
ceux là sont parvenus à inverser le cours du temps. bravo, mais moi je veux demeurer jusqu'à la fin loin de ces haines pestilentielles dont l'inévitable salissure fini par corrompre chacun de mes sens quand semaine après semaine je les vois défiler, pérorer, parader toute bêtise assumée, agitant des certitudes prétendument inusables plutôt qu'absolument éternelles pour imposer leurs égoïsmes frileux d'imbéciles gueulards.

couple de rêve 2 : Γιάννης Τζαννής, Yannis Tzannis.

me voici donc combinant tous les signes de cette sorte de paresse mêlée d'aigreur qui désigne l'âge à compter duquel il semble secondaire de s'adapter aux mouvements du monde, et primordial de se glisser, comme dans un bain chaud et idéalement parfumé, dans une nostalgie bienveillante diffusant cette tranquillité régressive, si proche de l'aboulie, qui autorise enfin le regard déclinant à juger l'ancien plus vertueux que le neuf.
me voici à l'âge d'être vieux qui est aussi celui de la crainte de ne pouvoir échapper à la nostalgie revancharde, laquelle, au-delà de toute raison, méprise le temps présent témoin de sa défaite.
je reconnais rire souvent de moi, à posteriori et loin de regards critiques, tant il me semble avoir été ce que furent Statler ou Waldorf, mes nouveaux héros âgés du Muppet show (références obligées et contextuelles). 

couple de rêve 3 : photographie George Platt Lynes


l'autre vecteur de cette prise de conscience, tardive par nature, aurait pu être la présence quasi pérenne à mes côtés d'une jeune pédale. celle la même qui met du piquant dans le bain chaud des habitudes. la vulgate dirait petite pédale, mais l'intéressé possède l'oreille latine et susceptible, du haut de ses quelques centimètres au-dessus de la taille moyenne, locale ou nationale, et le diminutif lui poserait incontestablement problème, nous faisant déboucher sur des épisodes violents régressifs. 
initialement improbable, notre attachement réciproque n'a pas tardé à mettre en lumière, effet de contraste et combinaison générationnelle associés, des différences comportementales et intellectuelles si criantes  que privées d'affect elles nous eussent menés en des zones critiques fatales. le jeu de couple virant au couple en jeu, du rire à la crise. mais il existe tant d'équilibres possibles et amusants qu'il s'en est même trouvés pour nous, et, comme c'est généralement le cas, ces accès passionnels nous ont plutôt rapprochés que fragilisés. ainsi, à l'actif de l'air de ces temps critiquables, la pratique sentimentale d'un éros homosexué loyal qui permet ce numéro plutôt charmant, avouerai-je, de duettistes déséquilibristes amoureux. 
il me semble donc que je ne dois ma prise de conscience qu'à ma propre vigilance tandis que notre concubinage clandestin, automatiquement régressif puisqu’amoureux, aurait du me l'épargner.

Couple de rêve 4

car mon intime conviction me souffle que cette union très exigeante en fait, m'oblige à demeurer au niveau de mon partenaire, c'est à dire sans jeunisme affiché mais assez réactif pour que des considérations générationnelles ne viennent polluer un quotidien partagé. bien que nous ne totalisions pas exactement le même écart chronologique que le dorénavant célèbre couple Pierre Moscovici-Marie-Charline Pacquot, je sais de mon moi intime qu'il opère ainsi  que chez n'importe quel primate évolué, c'est au plus ancien qu'il appartient d'intégrer les codes du plus jeune afin de maintenir échanges et communications. donc efforts et vigilance. jeux et autocritique.
malgré ce qui précède et pour introduire ce qui va suivre, il m'arrive désormais de subordonner mon propos à la préposition suivante : "quand j'étais jeune...", cet appendice lexical, qui précède de peu le gériatrique "de mon temps...", apparaît vers la quarantecinquaine ressassante, il introduit le rejet des aspects devenus invasifs de la modernité, faute de toujours leur attribuer un sens, par effet de pré-saturation supposée, voire d'inadaptation convenue.

 
couple de rêve 5 : photo Bruce Weber avec Ian MacKellen

donc, "quand j'étais jeune" : je nourrissais, en marxiste scrupuleux, moins d'espoirs au sujet de ma réalisation personnelle, qui me semblait acquise, qu'à propos de l'évolution inéluctable de la société. ma vie poussait dans l'aventure de la militance trotsko-gaie, déjà bien balisée par quelques jeunes aînés du FHAR, étoile délicieusement dominatrice de la lumineuse anarchie galacto-spermique des groupuscules pédés; et mon objectif d'une existence cohérente du fait de l'exigence permanente d'être soi parmi les autres, en constituait le projet. ainsi donc, que la baise précédât ou non le débat, toute action pratique s'appuyait sur une base théorique solide qui en définissait à priori jusqu'aux ultimes et multiples développements, y compris les plus hypothétiques. 
la Révolution Prolétarienne se devait d'être omnisciente, catégorique, libre de hasard, fidèle à la IVème Internationale et surtout ... optimiste!
inutile de dire que la société 2014 n'est pas à la hauteur. toute fabriquée d'idéaux petits bourgeois, parmi lesquels celui que l'évolution sociale doit correspondre à une attente progressiste, croissante et sans cesse innovante; repue d'acquis intellectuels fébriles voisinant trop volontiers avec des resucées de la pensée 30 glorieuses, l'intelligence en moins, un ensemble, pour ne pas dire un "pack", middle-classieux post modern et pré apocalyptique. c'est l'ère de l'imposture à tous les étages tant que ses manifestations sont monnayables. j'avoue, je me sens loin, je me sens las. cela dit, l'idéal communiste n'a de plomb idéologique que dans l'aile stalinienne du concept. je n'ai jamais été stalinien.

couple de rêve 6 : "Der Einstein des Sex" La vie et l’œuvre du Dr Magnus Hirschfeldfilm de Rosa von Praunheim

l'aversion générationnelle de Guillaume pour toute forme d'échange politique doctrinaire ne laisse d'alternative à l'engueulade que mon frein tout rongé par l'acide frustration du vieux contestataire contrarié. je m'en satisfait, surtout depuis que je vis à la montagne : je pratique la tolérance sélective. j'ai pris goût à voir ses traits se durcir quand les miens se parent du charme agaçant de l'aïeul au savoir despotique quoique parfaitement maîtrisé. mon côté esthète... j'attends avec impatience le jour où il me déconseillera les chaines d'infos pour raisons médicales ... ainsi le laissais-je ces trois derniers jours découvrir avec moult "OH!!!" et autres "OUAHH!!.." l'existence, par exemple, d'une Valérie Trierweiler ...

Couple de rêve 7 : (c)Ервз Рудаиевич Ласине

c'est à son initiative que mon quotidien s'est hissé très au-dessus du niveau de la mer. vivre ici fut mon challenge géographique de l'hiver-printemps 2012/2013, j'étais sans doute aussi peu préparé à l'altitude que je ne l'avais autrefois été à l'insularité, mais finalement, en étant de nulle part je me fais à tout.
donc, après tant de digressions, et pour tenter un résumé d'ensemble, une forme d'embourgeoisement domestique d'altitude se métastase un peu partout en moi. c'est peut être une manière sereine d'appréhender la sénescence. 
si j'ai encore la force d'élever la vacuité du monde au rang de mes afflictions prioritaires, c'est moins au ressenti des manifestations agressives des humeurs contemporaines, moins à la lourdeur rétrograde d'une moralité bigote régurgitée à l'envie et en coloris divers, qu'à la philosophie invasive d'un consumérisme devenu existentiel, impliquant le calibrage d'individus qui laissent là plus de neurones que partout ailleurs.  

Couple de rêve 8 : Jon Kortajarena par John Scarisbrick pour Diesel (2009)
en d'autres temps, et en d'autres lieux peut-être, tout cela m'eut bien peiné, mais je suis désormais convaincu du caractère passager, ce qui ne signifie ni éphémère ni inoffensif, de ces manifestations. je prends le bon autant que je peux, j'écarte le mauvais autant que possible, et j'espère survivre tant qu'un bénéfice personnel demeure envisageable. après il sera temps de voir, non? je parviens enfin à occuper une forme de présent qui me correspond, où se combinent philosophie de la maturité et alacrité de la jeunesse pour sereinement méditer le fabuleux concept d'impermanence des choses. j'ai enfin compris que je ne vivrai pas le terme épanoui de la Révolution Prolétarienne. mes chats sont heureux, le paysage somptueux et changeant à l'envie, je descends au village à vélo et je m'arrête toujours à l'avant dernier virage pour regarder la mer simplement parce que c'est beau, c'est en général là que me rejoint le chien de Guillaume qui manifeste alors sa joie canine débordante et réellement satisfaisante. un plan plutôt "pépère" donc...


Couple de rêve 8 : Roma, Stadio dei Marmi, photo Gaetano Pezzella


bien sûr cette extraordinaire félicité pourrait illustrer une forme de provocation à l'adresse de contemporains qui préfèrent se vivre sur un mode victimaire, dont la reconnaissance s'avère dans nos sociétés culturellement plus valorisante. plus moral aussi par temps de crise généralisée. ultime satisfaction d'échapper une fois encore à la morale.
j'en profite pour ressortir, relire, réécrire à l'occasion, de ces vieux manuscrits qu’accumulait le jeune-homme que je fus. c'est une autre rencontre, toujours étonnante, aussi agréable que cruelle et douloureuse, tenant à la fois de l'éclosion et du bilan. 
j'attends de savoir qu'en faire...  
Bill Costa, "The Bath" Hommage à Paul Cadmus, 1985