Ces beaux noms d’hérésies renvoient à une nature qui s’oublierait assez pour échapper à la loi, mais se souviendrait assez d’elle-même pour continuer à produire encore des espèces, même là où il n’y a plus d’ordre. La mécanique du pouvoir qui pourchasse tout ce disparate ne prétend le supprimer qu’en lui donnnant une réalité analytique, visible et permanente : elle l’enfonce dans les corps, elle le glisse sous les conduites, elle en fait un principe de classement et d’intelligibilité, elle le constitue comme raison d’être et ordre naturel du désordre. Exclusion de ces mille sexualités aberrantes ? Non pas, mais spécification, solidification régionale de chacune d’elles. Il s’agit, en les disséminant, de les parsemer dans le réel et de les incorporer à l’individu.
Michel Foucault Histoire la sexualité, 1 : la volonté de savoir / 1976

09 mars 2015

« Omnia cadunt » (Tout s'effondre), attribué à Iustus Lipsius (Juste Lipse*)


une pensée à travers le temps pour Monsieur Paul Garelli (1924-2006), professeur d’assyriologie à la Sorbonne, professeur au Collège de France, Directeur d'études au CNRS et à l'EPHE, et tant de titres et de fonctions faisant de lui un homme souriant et modeste, à l'écoute de chaque étudiant qui à son contact avait ce rare bonheur de se charger d'humanité. Pénétrer dans son amphi ou dans sa classe suffisait pour entamer un ébouriffant voyage temporel et se croire capable d'intelligence...
Monsieur Garelli, je suis certain de votre peine tant aujourd'hui j'en ressens en moi-même l'écho infini.

Taureau androcéphale ailé, site de Khorsabad, dessin d'Eugène FLANDIN


Il y a 1700 ans, ou environ, les nouveaux Élus d'un dieu jeune et triomphant, (enfin), commencèrent par castrer des statues devenues antiques, celles d'autres dieux qui n'avaient pas vieilli, en apparence, mais sans plus d'autre nature que leurs représentations « honteuses ». Obsolescence du divin. Castrer fut bien le minimum d'ailleurs, la plupart de ces œuvres, orants ou divinités, mâles ou femelles, furent réduites en caillasses anonymes, les morceaux les plus chanceux, les plus géométriques, se retrouvant utilisés en pierres de maçonnerie, linteaux, seuils, murs, cheminées ; tout ce que l'homme peut imaginer en forme de réemploi, tout ce que l'homme peut faire et défaire. Détruire... créer... recréer... Colonnes mises à bas, décors sculptés arasés, vandalisés ...etc. Ces représentations étaient désormais jugées blasphématoires, à plus d'un titre. Ironie, ces réemplois fournirent une cache parfaite à de nombreuses pièces qui survécurent ainsi. 
Il faut rappeler que l'essentiel de la production statuaire grecque était en bronze, et s'agissant de la plupart de ces statues nous ne les connaissons que par le biais de copies romaines... en marbre, les originaux ayant pris la direction de la fonderie. Seul le hasard présida au sauvetage de quelques unités, un naufrage, un enfouissement accidentel, l’innocence de l’oubli. La petite part de hasard qui rend impossible toute ambition de destruction systématique. Quelque chose comme la Divine Providence peut-être.

L'humain se prend de haine, la haine prend l'humain. Les croyances, je n'envisage même pas utiliser le mot de « religions », sont vecteur de haine, et de la haine à l’aberrante crétinerie il n' y a pas loin.
De tels épisodes destructeurs sont la colonne vertébrale de l'histoire de l'art, la folie, le vandalisme, le pillage, la dévastation, aboutissent raisonnablement au recueillement, à l’analyse, à l'admiration.

Qui étaient les génies ailés de Nimrud ? Figures récurrentes de l'art assyrien du Ier millénaire avant notre ère, ils ont des têtes humaines et viriles, ornées d'une tiare cornue afin d'en préciser le caractère divin, corps de taureau à cinq pattes, pour symboliser autant l'arrêt que le mouvement, grandes ailes levées aux plumes fines et délicates, frises de poils en bouclettes inspirant la caresse d'une infinie beauté. Ils sont le Shédu et le Lamassu, génies protecteurs, gardiens des lieux et des personnes et plus encore de la personne royale, entre les pattes arrières une inscription gravée adresse une malédiction aussi péremptoire qu'inutile à ceux qui porteraient atteinte à l'édifice. Terrifiants et rassurants, ils sont proches parents du Minotaure, cousins des démons bibliques, du Grand Pan, des Sphinx et des Sirènes, de nos diables cornus aux pieds fourchus, ancêtres de nos chérubins ailés et de pléthores d'anges bizarres plus ou moins avouables terrés dans les églises et les obscures prisons de nos âmes et de nos corps.

Plus encore ils sont un frisson lointain dans nos psychés, un souvenir en veille, la marque universelle d'une humanité en enfance éternelle.

Comme n'importe quelle violence, la destruction est un phénomène banal, c'est une évidence, celle d'une expression primaire, elle s'impose comme l’inévitable solution d'une cause, bonne ou mauvaise, l'Histoire jugera dit-on.

Archéologue, j' y fus régulièrement confronté, la destruction était mon métier. Détruire pour comprendre, commettre l’irréparable pour aller au-delà des apparences. La beauté constitue un obstacle sur un chantier de fouilles, la fascination, le respect, le désir même qu'elle inspire peuvent stopper net une campagne, attirer à elle l’ensemble des regards et ... des subventions ! Il fallait faire des choix définitifs, et tandis que nous garantissions la pérennité de l’objet par toutes sortes de relevés, nous en décidions l'effacement radical par nécessité scientifique. Mon maître en la matière se plaisait à répéter : « Imagines-toi lire un livre dont tu brûles les pages à mesure que ta lecture avance. Fais en sorte de te souvenir de tout.»

Un Ministre de la Culture, fervent cinéphile par ailleurs, vint nous visiter très officiellement sur un chantier en Rhône-Alpes. L'homme papillonnait de-ci de-là entre tranchées et gravats sous le feu de nos explications enjouées, visiblement déconcerté par ce qu'il découvrait. Il eut alors ce commentaire accablant : « et.... vous trouvez de belles choses ?... ». À l'époque je jugeais ça lamentable. Outre la révélation brutale de l'ignorance passéiste dans laquelle le ministre de tutelle tenait notre discipline, il anéantissait d'un mot nos derniers espoirs de la voir évoluer.

À quel moment avais-je choisi l'archéologie ? En découvrant le masque de Toutankhamon ? En rêvant d'expéditions lointaines ? En m'imaginant l'inventeur de quelque trésor antique ? Tout cela à la fois sans nul doute, mais je me rappelle d'un instant de grâce adolescente, lorsque après le dégagement d'un puits médiéval nous découvrîmes, à la suite d'un patient époussetage, les empreintes de pieds nus figés dans la glaise, à dix siècles de distance mes pieds nus épousaient à leur tour ces traces ultimes, mon corps se faisant l’ombre présente d'un inconnu devenu mystérieusement intime, en reproduisant sa posture, nos humanité se conjuguaient, s'épousaient par delà le temps, ce fut suffisamment intense pour décider de mon orientation professionnelle et ce quidam est devenu le compagnon muet et vigilant de ma pratique.

Un site a mille visages dont un seul peut être conservé, le plus « beau » souvent, selon les critères esthétiques du moment, le plus signifiant parfois, en fonction des connaissances scientifiques acquises. Des repères très aléatoires de fait qui s'accompagnent largement de reconstitutions intellectuelles aussi réfléchies qu' hasardeuses.

Malgré la douleur que m'inspirent les faits, je voudrais me rassurer en pensant que tout cela n'est pas très grave, que ces monuments n'avaient guère plus d'usage que touristique, qu'il s'agissait d'une présentation périssable par nature, une mise en scène de l'histoire, un pari conservateur basé sur le concept suranné de magie des ruines d'un Occident qui se cherche, éprouve le besoin de se justifier à travers une historicité propre, voire appropriée. La ruine est un état de dégradation actif jusqu'à sa disparition totale. Une chimie du paysage. Elle nous enseigne que nos efforts de sauvegarde, d'intégration, ou encore, pour parler moderne, d'optimalisation, sont vains, vont à l'encontre de leur sens propre qui est de révéler l'impermanence des choses et des êtres. L'anthropologue Marc Augé écrit ( in  Le temps en ruines , Galilée, 2003) :« Contempler (les ruines) ce n’est pas faire un voyage dans l’histoire, mais faire l’expérience du temps, du temps pur.…Les ruines ajoutent à la nature quelque chose qui n’est déjà plus de l’histoire mais qui reste temporel.[Elles] existent par le regard qu’on porte sur elles. Mais entre leurs passés multiples et leur fonctionnalité perdue, ce qui s’en laisse percevoir est une sorte de temps hors histoire auquel l’individu qui les contemple est sensible comme s’il l’aidait à comprendre la durée qui s’écoule en lui. Elles ne sont le souvenir de personne, mais s’offrent à celui qui les parcourt comme un passé qu’il aurait perdu de vue, oublié, et qui pourtant lui dirait encore quelque chose. Un passé auquel il survit. » C'est l'interprétation des vestiges qui produit un témoignage historique, et si la ruine est un témoin en soit, il est avant tout celui de l’absence et de la perte. Au delà de ce vide nous pouvons entendre un Temps prédateur auquel nous sommes soumis et visualiser notre orgueilleuse impuissance.

Aujourd'hui nous avons perdu quelque chose que nous savions devoir perdre un jour.

Surtout je voudrais modérer ma réaction parce qu'il y a cette autre réalité qu'est la souffrance des hommes et des femmes de ces régions livrées aux barbares. C'est le sang versé qui constitue l'essentiel de la mémoire des hommes, ce flot cruellement ininterrompu de violences incompréhensibles, c'est cela qui rend ces nouveaux tortionnaires pires que d'autres, exacerbe nos peurs. Mais l'horreur et l'épouvante les rendent-ils réellement pires que leurs prédécesseurs ? Rien n'est moins sûr. Seule l'exécration présente qu'ils nous inspirent les intronisent en champions de l'ignominie.

Celui qui présida au développement de l'Empire Assyrien, Assurnazirapla (885-860), relate ses hauts faits : les indigènes (du Kurdistan) « se retirèrent sur les montagnes inaccessibles et se retranchèrent sur les sommets afin que je ne pusse les rejoindre ; car ces pics majestueux se haussent comme la pointe d'un glaive, et les oiseaux du ciel dans leur vol peuvent seuls y parvenir… En trois jours je gravis la montagne, je semai la terreur dans leurs retraites… leurs cadavres jonchèrent les pentes comme les feuilles des arbres, et le surplus chercha un refuge dans les rochers ». Il incendia les villages , puis s'abattit sur le district de Karti « j'y livrai au fil de l'épée deux cent soixante combattants, je leur coupai la tête et j'en construisis des pyramides ». Après Karti, ce fut le tour du Koummoukh. Les rebelles se désarmèrent à son approche et implorèrent le pardon de leur faute : « J'en tuai un sur deux… Je bâtis un mur devant les grandes portes de la ville ; j'écorchai les chefs de la révolte et je recouvris ce mur avec leur peau. Quelques-uns furent murés vifs dans la maçonnerie, quelques autres empalés au long du mur ; j'en écorchai un grand nombre en ma présence et je revêtis le mur de leur peau. J'assemblai leurs têtes en forme de couronnes et leurs cadavres transpercés en forme de guirlandes. » Revenant deux ans plus tard sur Karti : les habitants « abandonnèrent leurs places fortes et leurs châteaux ; pour sauver leur vie, ils s'enfuirent vers Matni, un pays puissant. Je me ruai à leur poursuite : je semai mille cadavres de leurs guerriers, j'en jonchai la montagne, j'en remplis les ravins. Aux deux cents prisonniers qui étaient vivants entre mes mains, je tranchai les poignets » Gaston Maspero, L’Empire assyrien et le monde oriental jusqu'à l’avènement des Sargonides.

Voilà ma tristesse, voilà ma colère, je ressens l'impérieuse obligation d'en faire état avec pudeur comme d'en modérer l'expression en relativisant la gravité des faits. Parce que, je le dis encore, ces derniers sont trop insignifiants quand des peuples souffrent horriblement dans leur chair.

Non loin du site archéologique de Nimrud s'élève/s'élevait une bâtisse sans caractère qui abrita dans les années 50 Agatha Christie, épouse de Max Mallowan, directeur des fouilles (1949-1958), elle livre dans cette lettre sa vision du site : « ...En tout cas pour une déception, ç'a été une déception ! Le chantier de fouilles tout entier ne m'avait l'air de rien d'autre qu'un immense bourbier : pas de marbre, pas d'or, rien de beau... »
Agatha, c'est toi n'est ce pas qui conseillait à tes amies "épousez un archéologue, seul homme aux yeux duquel vous prendrez de la valeur en vieillissant..." Expérimentant la situation inverse j'ai plaisir à constater jour après jour que l’éphèbe blond méditerranéen accorde quelque crédit à l'archéologue vieillissant. Certes c'est une toute autre histoire... c'est celle qui me permet d'affronter le présent.

* Juste Lipse 
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Juste_Lipse 

Soft Hercules par Fashion Architecture Taste , "Pour donner un petit air de tragédie grecque à votre salon"

09 octobre 2014

"Vous devriez le savoir Monsieur, même l’amour d’un chien, c’est sacré. Et on a ce droit-là (aussi sacré que celui de vivre) de n’avoir à en rendre compte à personne." Marguerite Duras, L’Amant de la Chine du Nord.

 
Marcel à 15 ans en mars 1887, photographié par Paul Nadar.

mon problème, parmi d'autres, est que je n'ai jamais eu d'opinion sur Proust. ado gourmand, je me précipitais sur "Du côté de chez Swan", spéculant largement sur ce qui pouvait bien s'y passer... est ce de cette désillusion initiale que devaient naître mes difficultés futures? il fallait pourtant "avoir lu Proust", quitte à s'y emmerder comme un rat mort, quitte à passer totalement à côté.
aujourd'hui il y a des manuels pour cela, et des best-sellers estivaux. peut-être aussi des traductions en langue vernaculaire...
en triant avec émotion mes antiquités personnelles je tombais sur un commentaire philosophique de ce texte :  
Et c'est en somme une façon comme une autre de résoudre le problème de l'existence, qu'approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses, pour nous rendre compte qu'elles sont sans mystère et sans beauté; c'est une des hygiènes entre lesquelles on peut opter, une hygiène qui n'est peut-être pas très recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer la vie, et aussi comme elle permet de ne rien regretter, en nous persuadant que nous avons atteint le meilleur, et que le meilleur n'était pas grand chose, pour nous résigner à la mort.
Marcel Proust, A l'ombre des Jeunes Filles en Fleurs, NRF, 1918.
et je m'embarquais à la tête de toutes les armées de mes 17 ans, contrarié que l'on puisse confondre "l'existence" avec "passer la vie"... mais c'est une autre histoire. 
en relisant cette phrase, je m'aperçois qu'elle renferme tous les domaines de la philosophie, et ce que l'on prend tout d'abord pour des entrebâillements feutrés vers telle ou telle manière de voir, s'avèrent être de violents courants d'air qui décoiffent sans ménagement nos têtes bien faites, les entrainant vers des questionnements fondamentaux. l'Existence donc.
bien sûr Marcel précise qu'il s'agit d'une option limite condamnable, on sait par ailleurs que la plupart de ses choix de vie furent pour le moins discutables, non que les miens ne m'aient jamais semblé extrêmement judicieux, dans notre situation, à l'un comme à l'autre, tout se résume finalement à nos possibilités d'adaptations. mais je n'en ai pas fait sept tomes, moi.
ce doit être une des raisons pour lesquelles il me demeure si étranger. je fais partie de ses lecteurs malheureux, ceux qui ne peuvent jamais ponctuer une exclamation de l'à propos d'une référence proustienne. je le confesse il m'a souvent endormi, je me suis forcé, je me force encore à le lire. je lui reproche ce fond d'humeur désabusée qui relève d'avantage du caprice de nanti que du poète écorché. critique trop facile certes, on peut vivre très dignement en dehors de la torture et mener à bien sa carrière de génie, car Marcel est un génie, qui parvient à dissimuler ses écorchures sous une mise impeccable.  
j'aime bien sa vie, sa vie à lui, celle que j'imagine. il m'arrive de me demander ce qu'il pensait enfant. sa vie entre ses meubles, puis avec Céleste qui veille au grain et qui sait tout, le moment où il se regarde une dernière fois dans son miroir avant de sortir... quand tout est sombre enfin, presque facile et paraît lui appartenir. sans doute qu'il en a réellement bavé, malgré ses petits airs proustiens. je comprends qu'il fasse des phrases longues comme des errances et même qu'il tente de nous y entrainer façon jeu de piste avec son petit côté pervers. elle est là sa vie, dans son paysage, comme les mouvements des nuages au-dessus de la plaine, elle domine son texte immense et fait d'étranges figures qui nous engagent sur d'autres plans. des ailleurs qu'il faut bien chercher en nous mêmes.
mais voilà que dans son questionnaire éponyme, s'agissant d'avouer son occupation préférée, il répondait "aimer".  
oui, je crois qu'en fait nous sommes d'accords sur nos préférences et sur l'essentiel.
Lettre de Jean Cocteau à Marcel Proust, 30 mai 1921. A propos du  "Côté de Guermantes" (coll. part.) [art press 404, octobre 2013.]

07 octobre 2014

«Passent les heures, passe l'ellipse, passe le temps.» Marien Defalvard, "Du temps qu'on existait", Paris 2011.

 
http://slash-paris.com/evenements/krass-clement
photographie Krass Clement, Paris 1960.

cela dit pour suggérer une forme de boucle... temporelle.
traçant mon chemin parmi les impossibles je me persuade n'être là que pour le plaisir de l'autre.
faute d'horizon je me cherche des lignes de fuite, je le vois toutefois si heureux que je me laisse gagner par un calme assez irréel en ces lieux, et sa joie devient même communicative. 
il sait qu'à plus d'un titre les voitures ne m'intéressent guère et donc ce que peut avoir d'incongrue ma présence à ses côtés en territoire que je qualifierais hostile. mais effectivement, seuls m'importent "ses côtés" et ce qu'ils m'inspirent, le reste m'est égal. nous jouons des gammes relationnelles sur les hésitations polies de vendeurs plus ou moins hardis. sachant qu'un bon commercial s'interdit des à priori qui pourraient bien se révéler piégeux, alors qu'en fait seule une chose l’intéresse vraiment : identifier le payeur quelqu'en soit le déterminant. mais les regards interrogent malgré eux, et encore tout pétri d'esprit provincial je m'étonne de cette tolérance tandis que dès le lendemain, et déjà dans pas mal de conversations, les slogans haineux d'un peuple désespérément à la botte s'élanceront de nouveau dans l'air parisien. 
la veille toutefois nous nous égarions dans le Marais à la recherche de boutiques pas forcément communautaires mais assez tout de même pour exprimer quelque chose de cet endroit. endroit, cela dit en passant, qui ne ressemble plus à grand chose. il s'agit bien de boutiques et d'achats. pour le reste, trente ans plus tard je me demande encore : "quelle communauté?".
longtemps sujet de friction, je n'ai jamais cru à la communauté des gays. plus que la bêtise, c'est la haine et l'envie que j'ai pu croiser dans cet univers qui y ont détruit mes possibles illusions. et je parle de temps préhistoriques où les jugements n'étaient pas aussi superficiels que de nos nos jours, alors que par provocations ils prétendissent l'être. j'ai toujours été réactif et solidaire contre l'homophobie ou le racisme, plus proche de l'ami marocain hétéro que bousculait dans le métro un flic visiblement pédé. mais pas de communion pour des sexualités qui ne me regardent pas en fait. aussi lorsque Xavier Dolan revenait sur sa Queer Palm dans Télérama et un peu aussi sur ce que cela lui inspirait, je me disais que décidément ce garçon est brillant. parfois exagérément, mais brillant. j'étais donc très étonné des réactions en chaîne du milieu soudain gagné par une forme acclimatée de bien-pensance gay. jusque des gens très respectables qui allaient me décevoir en vouant aux gémonies l'impie canadien privilégié et ses frasques verbeuses... des anciens, des sages presque, de la mouvance, oublieux qu'eux-mêmes s'emballèrent dans des propos de jeunesse. 
la vie n'est faite que de déceptions. 
ce qui ne devait pas nous décevoir fut "le" Saint Laurent de Bonello. personnellement, et si les projections permanentes existaient encore, j'aurais pu en reprendre trois fois. j'entends "incroyable ce qu'il lui ressemble!!", non je ne crois pas, et peu importe d'ailleurs. ce film ne ressemble pas il transcende, il use pour cela de jeunesse, de beauté, de désir et de peur, qu'il traduit avec génie en lumières et en attitudes et s'en écoule quelque chose qui pourrait bien être le venin de la création. bien sûr qu'il y a du temps perdu et du temps retrouvé là-dedans. de cette philosophie et de cette poésie affrontées dans une chair. 
nous sommes rarement venus ensemble à Paris. il voulut voir mon quartier, bien que ma maison n'existe plus, et aussi la boulangerie de mes grands parents rue Saint Placide, devenue magasin de sushis.
le temps passe.

25 septembre 2014

Ne pleure pas sur les Grecs quand tu les vois fléchir / Ne pleure pas sur la Grèce quand elle s'agenouille / Elle a un couteau dans l'os, une courroie sur la nuque / Ne pleure pas la Grécité / Regarde! La voici qui sursaute / Regarde! Elle sursaute à nouveau / Elle prend courage, elle gronde / Et elle frappe le fauve / Avec le harpon du soleil - Yannis Ritsos (traduction Varvata Drettas et Mario Bois)

d'après  Γιάννη Ρίτσου, Τη ρωμιοσύνη μην την κλαις, Ποιήματα. 1963-1972, τ. Ι΄, Κέδρος, Αθήνα 1989
Τη ρωμιοσύνη μην την κλαις
εκεί που πάει να σκύψει
με το σουγιά στο κόκκαλο
με το λουρί στο σβέρκο

Νάτη πετιέται απο ξαρχής
κι αντριεύει και θεριεύει
και καμακώνει το θεριό
με το καμάκι του ήλιου

 Γιάννης Ρίτσος, 1966. (1909-1990)
"Ash Monday", Athens march 1955. Photo Dimitris Harissiadis


j'avais encore l'âge théorique des culottes courtes. lesquelles étaient dans ma famille, par correction, prohibées sitôt les premiers soupçons de puberté... (ça s'appelle la haine du poil). je vivais donc mon enfance déclinante les jambes recluses dans des pantalons, certes d'été... bien que débutât tout juste l'automne.
lorsque, pour la toute première fois, nous arrivâmes à Athènes, ce fut pour moi une révélation. un instant d'une précision charnelle, qui figure entre un passé accompli et son propre avenir. de ces émotions qui me font rallier l'idée que chacun a sa ville et sa vie qui l'attendent quelque part.
nous y venions par le train, logeant trois jours durant un douillet compartiment de ces wagons distingués et bleus, dont me revient la suave odeur d'encaustique et la moelleuse sensation de la moquette sous les pieds. j'y voyais la chambre miniature d'une maison de poupées, au confort quelque peu outré, laquelle roulait bruyamment vers de grands mystères. notre première nuit avait été interrompue vers cinq heures au passage de la frontière suisse. bien sûr les bienheureux occupants de ces beaux wagons ne devaient pas être dérangés par les formalités de douane dont se chargeait un personnel dévoué. mais l'immobilité brutalement acquise après d'interminables crissements d'essieux, les éclats de voix, la lumière enfin, avaient plus éveillé ma curiosité que moi même. vêtu de mon pyjama pilou j'allais découvrir ces énigmes qui me transformaient en aventurier somnambule. des douaniers à la voix trainante durent rapidement interrompre ma progression et me remettre aux préposés des wagons-lits dont j'avais, sans le vouloir, trompé la vigilance. ceux-ci me reconduisirent au compartiment où l'ire maternelle allait pouvoir développer de ces effets qui la distinguaient du commun. cette brève escapade fut le point de départ de mon voyage à moi, et tandis que pleuvaient chantage affectif et autres mises en garde, je repassais dans ma tête ces visages, ces sourires endormis de gens "pas-comme-nous" qu'il me tardait d'aller retrouver.
la vie du train et dans le train s'organisait comme elle devait le faire toujours, et la mienne gagnait en indépendance à mesure que l'abrutissement mécanique anesthésiait mon frère, ma sœur et ma mère, celle-ci m'ayant confié pour mission de lui trouver du citron à chaque arrêt. dès lors j'en profitais pour exploiter ces moments au-delà même de mes espérances, car c'était à chaque fois d'une telle nouveauté que je ne parvenais à garder mes émerveillements pour moi, mais lui en infligeait le récit, ravivant du même coup son impératif besoin de citron.
il y eut l'Italie. il y eut la Yougoslavie.
"Train Athènes-Patras", photo (c)Eric Sibert 1993
puis la Grèce. Evzoni.
ce fut la nuit d'une gare frontalière qui rompit la monotonie cadencée devenue mélodieuse du train, comme une berceuse soudain interrompue avant la venue du sommeil, interrompue par un cataclysme. 
la lumière bleue sale isolait des évènements incompréhensibles à mes yeux, des disputes, des malles jetées sur le quai, des bousculades. il y avait des éclats de voix, des cris dans des langues que je ne comprenais pas, que je devinais. des coups aussi, je demandais à ma mère pourquoi les policiers frappaient des gens, elle ne savait pas, interrogeait le voiturier qui se contentait de répondre avec le sourire que nous ne risquions rien parce que nous étions français. je reconnaissais une grosse américaine-gentille qui étalait des papiers sur le sol sous le regard d'un homme en uniforme qui lui parlait fort; et puis il y avait Thassos qui me faisait coucou de sa main libre, l'autre agrippée à la ceinture de son père. Thassos était mon ami depuis Belgrade quand sa famille et lui vinrent occuper le compartiment voisin. comme je commençais à avoir peur, je pensais qu'il avait de la chance d'être avec son père, mais moi j'avais de la chance que ma mère ne me demandât pas de citron...  les douaniers accompagnés de soldats furent dans le train, inspectant wagon après wagon, compartiment après compartiment, valise après valise, l'un d'eux s'approchait de ma mère qui avait pris sa pose monarchique hostile et mon estomac se mit en boule, il tenait nos passeports et dit en s'accompagnant d'un salut militaire : "bienvenue dans Grèce, Madame français", et il partit fier de lui après avoir ébouriffés mon frêre et ma sœur... depuis le couloir comme ses collègues je le suivais du regard, il s’arrêta à ma hauteur pour que l'ensemble de la fratrie puisse bénéficier de la même coiffure, mais il me désigna aussi la banquette : "joli petit garçon : avec mama!".  j'ai obéit, et m'en félicitais lorsque je le vis réapparaitre un sachet de bonbons à la main... des bonbons au citron! ce type avait du flair...
la grosse américaine-furieuse était remontée dans le train, Thassos et sa famille aussi et à ma grande joie ils vinrent direct dans notre compartiment. ma mère fit servir du thé et le père de mon ami a pu passer sa colère en expliquant ce qui se passait. mais ça n'avait plus d'importance et nous pouvions retourner jouer dans les couloirs. le train redémarrait lentement, bruyamment, comme une première fois, et dans la nuit ferroviaire retrouvée  Thassos, parfait bilingue,  criait : "On est en Grèce!! en Grèce!! είμαστε στην Ελλάδα!! Ελλάδα !!"
j'ai crié avec lui, mes premiers mots dans sa langue, je pleurais avec lui sans savoir quelle joie me submergeait, mais seulement pris d'un amour soudain et irraisonné pour un pays qui se cachait dans sa nuit. on se réveillait dans la même couchette et aussitôt on se collait à la vitre pour dévorer un paysage interminable de collines sèches auxquelles des ifs épars semblaient vouloir donner un sens antique. premiers arrêts, premières villes. nous approchions d'Athènes et l'agitation gagnait jusqu'à notre wagon cotonneux. ma mère avait dit : "nous arriverons pour déjeuner... j'espère que votre père aura fait préparer quelque chose de léger...". j'adorais ne pas savoir lire les pancartes des gares, Thassos me les déchiffrait m'en m'apprenait la prononciation. à Lamia je savais lire. 
oui, j'aimais me trouver là. me trouver là. m'y reconnaître. le même sentiment qui m'envahissait quand j'arrivais chez ma Grand-mère, j'anticipais sa chaleur, sa douce odeur, les mêmes jeux à venir, les savoureux petits-déjeuners avec le bruit de la mer, un habitacle de bien être garanti par l'expérience. comme Thassos qui vivait le retour d'exil de ses parents, je rentrais chez moi.
les valises étaient empilées, les familles dans le couloir se promettaient de se revoir, le train roulait lentement à l'approche d'Athènes et s'immobilisait enfin sous le hurlement des hauts-parleurs. mon père était sur le quai, tout sourire, et tout sourire je me jetais dans ses bras avec un "yassou!" et des bises qu'il acceptait. dans la gare j'étais autant fasciné par un vieux monsieur en foustanelle que par le nombre impressionnant de militaires dont beaucoup se tenaient deux par deux par la main. Thassos et les siens avaient disparus sans que je m'en aperçoive, mais il avait mon adresse. mon frère et ma sœur ne cessaient de se plaindre, alors par souci d'équilibre je déclarais à mon père : "papa, j'adore ce pays!" et je pense que ça lui a fait plaisir.  j'étais réellement charmé à l'idée d'y vivre.
ma relation avec la ville fut immédiatement fusionnelle, je rattrapais aussitôt un temps qui me semblait avoir été perdu ailleurs. en quelques jours je la connaissais presque mieux que notre quartier parisien. l'appartement de la rue Patriarche Ioakim me convenait parfaitement. comme à Paris je pouvais aller seul faire des courses et petit à petit je fixais mes repères un peu partout dans les rues, places et placettes. j'avais retrouvé Thassos, et bien d'autres, le Jardin National pour ère de jeux, à Plaka une laiterie nous vendait, mais c'était le plus souvent cadeau, de savoureux yaourts dont la peau craquante était saupoudrée de cannelle, accompagné d'un verre d'eau où plongeait une cuillère remplie de mastic parfumé, nous suivions les Evzones en cadence depuis leur casernement jusqu'à leur guérite de Syntagma, nous espionnions les touristes et plus le temps passait moins je les comprenais...  
Αθήνα 1980: Στην Πανεπιστημίου μία ημέρα αργίας

on se situait près de la crise de Chypre. au Pirée, les Français faisaient stationner plusieurs frégates au cas où les Turcs, et leurs amis américains, sur leur lancée, auraient eu l'idée saugrenue d'annexer la Grèce Continentale. cette solidarité que la France seule avait manifestée, valait à ses ressortissants une côte de popularité inimaginable, dans beaucoup d'endroits on nous désignait, avec un enthousiasme débridé, un portrait de Giscard trônant sur un mur, après avoir été découpé du journal, près de Caramanlis, ou mieux, de l'ex-roi Constantin, ou parfois des deux, formant ainsi la triade victorieuse de la jeune et fragile démocratie.
l'atmosphère était imprégnée autant que le paysage de cette géopolitique qui m'atteignait autant que n'importe qui.
voilà comment je suis "devenu Grec". ce fut bref à l'échelle de ma vie, mais irréversible.
alors il ne se passe pas un jour sans que je me demande pourquoi on en est là. si moi aussi la Grèce me fit souffrir, c'est de l'avoir quittée. j'y étais retourné au milieu des années 80 avec l'intention de m'y établir, mais le fil était cassé, ça ne s'est pas fait. je suis parti fâché, furieux serait plus juste. injuriant tout ceux que je rencontrais, m'exaspérant des attentions de mes amis jusqu'à la brouille. marre de devoir connaitre tous les rouages d'une administration stupide jusqu'à leur petit nom et devoir surtout garantir une contrepartie financière aux "efforts" de chacun... jusqu'au jour où j'ai fait ma valise en solitaire. elle pesait lourd et la poignée cassait, un pauvre type s'est proposé de m'aider, je m'entends encore lui lancer un honteux :"tire-toi! putain de Grec de merde!!", je me rappelle plus sa tête mais je m'en veux encore d'avoir pu dire ça... j'ai pris un taxi en solitaire dont j'étais fort heureusement le seul passager, la musique orientale m'énervait jusqu'au dégoût. enfin un avion en solitaire. mais avant ça dans la salle d'attente j'avais sorti mon chapelet de ma poche et commencé comme tous les mecs présents à le faire jouer entre mes doigts. et je pleurais comme un con en voie d'apaisement qui se dit : "mais putain y en n'a pas un qui m'empêchera de partir?" 
je suis à mon tour devenu un touriste occasionnel dans un pays qui a beaucoup changé. Athènes métamorphosée, européanisée, occidentalisée. pour le pire. plus de yaourts maison, Nestlé est passé par là. Nestlé et les autres qui ne sont pas si nombreux à se partager le monde en fait. le sens européiste du formatage s'est abattu sur la Grèce en 2007 avec effets immédiats, crescendo jusqu'à l'anéantissement culturel. la guerre économique puis l'occupation par les vainqueurs. en fait comme dix ans plus tôt avec la Serbie, la nouvelle pensée productiviste s'est acharnée à détruire tout ce que ce pays représentait. s'ils n'ont pas imaginé un prétexte pour bombarder la Grèce s'est au regard de son intérêt économico-touristique. 
 
 mais ce pays renaîtra, sans nous. malgré nous. il est aussi présent dans sa misère actuelle qu'il le fut dans ses fastes passés. à chaque instant entre les voiles de la désolation et de la désespérance surgit une extraordinaire énergie à ne jamais se renier. la misère d'être Grec aujourd'hui fait aussi sa force. force à se concentrer sur son âme que quelques fashos d'opérette, aussi menaçants soient-ils, ne parviendront jamais à exiler du côté des mannes pourries d'Hitler ou Mussolini. parce qu'ils n'y sont jamais parvenus.

21 septembre 2014

- "comme disait mon père, il vaut mieux vivre couché que mourir debout" - "votre père était un sage... que faisait-il?" - "il était gardien de prison" (Fucking Fernand - Gérard Mordillat)



parfois, je m'abandonne, comme tout un chacun, soudain fasciné par le vide.
banalités : Dieu est mort, les idéologies aussi. avant ou après?
ambiance sous-bois:
je me laisse surprendre par la germination spontanée d'une forme couvrante de vague à l'âme.
à l'aspect de mousse donc.
n'étais-je, il y a un an, ou presque... ou plus...., à me figurer passionné par un débat qui n'était, finalement, pas le mien?
mariage ou pas... ça me ferait mal que cela figure comme ma dernière grande cause revendicative.
à l'abri ici, je me suis imaginé être le spectateur privilégié d'un monde en évolution, curieux et émerveillé du grandiose déplacement des plaques idéologiques.
le "monde en marche" quoi...
puis surgit la contradiction, le grain de sable, c'est pas si beau que je croyais...
on s'emballe, on s'emballe... et puis voilà : on est déçu!
la pensée en mode spasmes, tout au plus.
les grands débats du moment me gonflent et c'est peu dire.
je ne parle que des derniers jours, parce que mémoriser tant de conneries sur le long terme c'est impossible, "ingérable" dit-on. puisque nous sommes tous devenus gestionnaires de quelque chose. la suffisance des maîtres ès-Opinion sature ma mémoire évènementielle qui remonte péniblement  d'affaire en Affaire, de foutoir en bazar. 
attendre les échos people pour savoir quoi penser du gouvernement, de la guerre ou du reste de la crise. 
je croyais qu'on avait assez donné sous Sarkozy. en fait non, c'est le nouveau style en marche. 
d'ailleurs le revoilà celui-là....
petit silence frisé entre nous :
pas de mot, un échange de regards. le sien me supplie en urgence : "je m'en fous tais toi".  
je me le tiens pour dit.
pas de vagues.
on a traversé la Sardaigne et de là nous sommes allés en Tunisie.
sympa non?
mais si. 
le tourisme est selon moi la limite absolue qu'on laisse derrière soi avant d'aborder la décadence. au-delà il n'y a que renoncement. il faut jouer serré, chaque progression dans cette voie est une perte en humanité.
qu'apprends-je avec tant de retard : Guillaume Gallienne, via son film "Les garçons et Guillaume, à table!", triompha aux Césars. j'en parle parce que je viens de voir le dvd. (les charmes de la province).
l'artiste est admirable, non? moi je ne me prive pas de l'admirer.
de manière ambigüe certes, je l'admire autant que je suis déçu.
je l'aime, il me déçoit, c'est normal.
c'est bien de normes dont il est question.
son film, après la pièce, me laisse amère. j'attends le son & lumière qui suivra à n'en pas douter, pour me décider. vaguement amère, oui. là où le théâtre fut, peut-être, efficace, la pellicule ramasse le propos dans une farce morale maquillée d'auto-analyse pour tous. on a beau se dire que tout ça c'est des trucs de grands bourgeois, le message colle aux doigts, façon bonbon fondu de chez Fouquet plutôt que façon sperme de chez n'importe qui ; sorte de théorie du genre inversée, le personnage s'en sort avec les honneurs de son milieu, il n'est pas pédé et il aime trop sa maman (!!! incroyable!!!) , il peut enfin nous le dire avec sa vraie voix de gars et nous présenter sa vraie copine... qui le regarde avec le vrai amour, happy-end complètement balourd, comédie franchouillarde éternellement racoleuse qui semble vouloir chambouler le monde avant de rendre à celui-ci sa place en First-class dans le dernier quart d'heure, faisant triompher la morale, le bon goût et les petits fours Dalloyau.
bien sur on peut lire tout ça autrement, désir d'être soi-même ...etc, foutaises...  ici on a juste un avatar de "Cage aux Folles",  le vieux rire qui fait comme si... , qui croit s'encanailler, se songe tolérant... mais mais mais : les seuls vrais pédés du film sont bien craignosses, voire... Arabes!!!
je nous rassure tout de suite, un mec comme Gallienne, qu'il le veuille ou non, qu'il le soit ou non, pour le populo de base, dont je tiens la plupart de mes références culturelles, ce sera toujours un pédé. après, il ira dire ce qu'il voudra! "on nous la fait pas..."
voilà qui donne envie de relire et revoir "Breakfast on Pluto"...
et Edouard Louis, bien sûr. 
même époque, autre lieu. autre ton, autre classe. fi de l'embourgeoisement neuilléen, Eddy Bellegueule nous horrifie de cette autre enfance française qui tente d'apprivoiser la douleur de survivre en milieu hostile. résilience de classe.
ah! Neuilly, le sarko-joke du jour que la divine providence nous envoie. jusqu'à présent le titre de "l'Ex" semblait éternellement dévolu à Giscard, l'état de ce dernier est il si critique qu'il ne puisse désormais le défendre? 
-ça te fais râler? il demande en lousdé,
-même pas en fait. je clos dignement, passons à autre chose.
ça me punchifie. mais je n'arrive pas encore à bien l'isoler de la sauce réac ambiante. ce type rassemble sans aucun doute tout ce que je déteste en politique, mais, d'abord : son image n'a jamais été décrochée de l'iconostase de la politique française, et, ensuite : il a été tellement concurrencé sur son terrain, qui va du droit commun au droit institutionnel, qu'il me paraît bien usé l'ex jeune loup de la droite décomplexée.
pour l'instant je demeure d'humeur tunisienne, aller toujours plus vers le sud pour retrouver cet irremplaçable goût de liberté. de la chicha parfumée aux tajines inventifs, des sourires jeunes ou sans âge aux odeurs des rues, partout cette sensation à jamais disparue de l'espace-France.
 


19 septembre 2014

"Dio ti salvi da un cattivo vicino, e da un principiante di violino" (1), proverbe toscan.



"la vie de tous les jours", Ben Vautier


je te l'ai déjà dit?
non, bien sûr. je ne disais plus grand'chose. ici, du moins
ce blog dont j'ai changé le nom. j'avais fini par trouver l'autre stupide, voire un tantinet prétentieux... (un tantinet...!!!)
ici je suis souvent venu avec cette impression limite fatale qu'il fallait faire le ménage,
faire le ménage...
je change, je supprime,
j'époussette. un accent, un mot...
et un petit brouillon, du par-ci par-là quoi. 

http://www.matthias-heiderich.de/
photographie de Matthias Heiderich

donc, puisque je ne l'ai pas dit, j'ai changé de voisins. encore.
peut-être la dernière fois de l'été.
car ce fut l'été jusqu'à aujourd'hui : scoop!....
saison frivole, j'y change de voisin comme de chemise. chemisette.
le proprio d'à côté a divisé sa grande baraque en appartements de luxe pour touristes nantis.
exotisme garanti. mer et montagne.
d'ailleurs ça s'appelle "Mare è Monti", pas original mais apparemment satisfaisant.
l'été, saison. argent. 
Libye, Gaza, Ukraine, Irak, Syrie, Centrafrique, Afrique...etc, pour ne citer que le plus spectaculaire. les charniers photogéniques.
été : chants authentiques, spectacles traditionnels. un festival populaire. intermittents, ...etc.
des cases à remplir. avec des "boums!" et des "pans!" et des "bravos!",
esprit B.D.
mais je n'en parle pas. assez de m'engueuler avec tout le monde à propos du monde.
le Monde. notre Europe de crise que même la Chine convoite.
donc, je regarde sécher les serviettes des voisins. en silence.
c'est lâche.
j'ai changé de voisins, et de serviettes, toutes les semaines. la grande bâtisse se prostitue de samedi en samedi de juin à septembre.
après le grand silence de l'hiver. ça fait bizarre tous ces gens...
échantillonnage humain, mais toujours, toujours, TOUJOURS : les serviettes.
étendards conquérants de nos modernes vainqueurs.
elles flottent, battent, s'accaparent le paysage.
certaines fois elles disent : "t'as vu? on est encore allé à la plage!"
d'autres fois ce serait plutôt: "on préserve notre intimité.. des fois que...", ou au contraire: "j'en profite de ramasser mes serviettes pour vous faire un p'tit coucou..."
tant de variantes humaines.
temps n°1 : fraternisation "entre nous", le postulat à priori étant : "tous égaux dans la location estivale".  mais, attention, révélation-choc, nous n'estivons pas, nous résidons à l'année. donc : 
temps n°2 : ah bon! mais vous n'êtes pas d'ici!, parce que vous le faites pas du tout, hein ....
sûr que la nudité de Guillaume, qu'il considère comme un élément constitutif de sa sieste, ne fait guère couleur locale... par contre sa corsitude s'exprime pleinement dans la totale indifférence qu'il manifeste à l'égard de ces nouveaux venus interchangeables. ils lui sont invisibles, mais on dirait qu'ils ne s'en rendent pas compte... dans sa culture à lui l'éphémère est insignifiant.
c'est moi qui gère le social donc, et bien qu'en définitive on n'ait pas grand'chose à se dire je converse avec ces étrangers, usant le plus possible de plates banalités, d'enthousiasmes feints et d'expressions convenues.
une fois encore nos "compatriotes" témoignèrent de cette habitude inextricable à chercher la solution de problèmes qui n'existent pas ailleurs que dans leur tête; et de ce besoin de parler, parler et parler encore de tout ce qu'ils ignorent... 
un groupe de gais, toulousains je crois me rappeler, m'a fort déçu. bêtement, de façon quelque peu corporatiste certes, je les trouvais plutôt sympathiques. mais le naturel revient au triple galop. leurs yeux nous renvoyaient l'image, fort dévalorisante, des cousins de province auxquels ils se devaient d'expliquer la vraie vie, et pourquoi pas la civilisation. mais étions-nous prêts à assimiler le message du progrès?
en fait nous avons réservé notre proverbial sens de l'hospitalité à une famille de Norvégiens charmants, un papa, une maman et deux adolescentes rigolardes, avec eux tout était très simple. magique. ils sont venus dîner un soir en apportant des fleurs et une bouteille de champagne. gagné!, j'ai trouvé ces choix touchants et élégants. bien sûr nous avions fait couleur locale : blinis avec tzatziki et ktipiki, mais aussi, qu'on se rassure, charcuterie et aubergines farcies dont je suis devenu la reine incontesté. champagne, eau de vie, et musique car Guillaume a donné un récital, main sur l'oreille (évidemment!) c'étaient en fait des passionnés de musiques, la mère prenait des notes, ils entonnaient les refrains, et Guillaume était ravi : un grand moment fusionnel. leur frustration de n'avoir pu savourer de brucciu frais nous a engagés à les inviter cet hiver. comme quoi on n'est pas que des sauvages.
blague à part la note d'ensemble ne serait pas fameuse s'il fallait s'en tenir aux apparences. je me garde bien de juger les gens et considère à postériori, et avec tolérance, que leurs approches si diverses, dont celles qui ont pu me sembler maladroites, sont autant d'usages qui auraient pu être les préambules de quelque chose...
quoiqu'il en soit les serviettes mettent désormais un peu plus de temps à sécher et gare à ne pas les oublier le soir, ce pays est très humide... 

Michel Simon, "Le Vieil Homme et l'Enfant" de Claude Berri



(1) "Dieu te garde d'un mauvais voisin comme d'un violoniste débutant."



17 septembre 2014

"Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture." Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, (1977), Œuvres complètes, V, 1977-1980, Paris, Seuil, p. 132


"J'ai toujours vu tout en noir, à commencer par ma mère qui était veuve" Georges Wolinski

Monti Benjamin, Sans titre, 2010, encre de chine sur imprimé, 15,2 x 10,5 cm
quand je m'installe ici, devant l'hybride imparfaite écran-page blanche, j'éprouve la même sensation que dans mes nombreuses tentatives à m'asseoir au volant de la voiture depuis mon accident : je peux y rester des heures mais je ne peux plus conduire. comme sur mon siège-conducteur je suis incapable de démarrer. panique interne que révèle un état nauséeux envahissant, des crampes dans les bras et les jambes, un fourmillement intestinal, un total éparpillement mental ; incapable de savoir ce que je fais là, pourquoi ou comment faire. (1)
après un naufrage que font les marins, eux ?

 "Il ne manque que les mots
  Les fragiles

  Pour se diriger dans le monde" (2)

Lisa me proposa de lire mes brouillons. à force de me voir plancher dans mon jus elle pense, à juste titre, que je suis coincé et qu'une autre lecture, la sienne,  m'indiquera ce que je dois désormais aborder et surtout de quelle manière, de façon à réenclencher la mystérieuse mécanique.
on a ses petites faiblesses et petites dépendances... Lisa commence à faire partie des miennes, elle est "ma chère Clarissa Vaughan" (3).
"Tu cernes BIEN les choses", dit-elle, "pour cela tu prends de la hauteur, tu identifies ta trame et tu te fixes une marche de progression. tu t'offres une vue aérienne, sinon tu perds ton temps, le mien avec..."
"ça s'appelle un plan, Lisa..."
je sais où je voudrais aller, bien sûr.
nous savons l'un comme l'autre ce que je dois faire; il y a le but à atteindre, on a posé le diagnostique cent fois et on cherche un cent unième remède. pendant ce temps là je reste en place et je fais le mort, ou la planche... au mieux je barbote en surface.
...comme on veut. 
Lisa pense de ce regard extérieur qu'il confirmera ce que je suis sensé savoir au plus profond de moi et qu'il me replacera en douceur sur les rails libérateurs de la création...
"tu te souviens que c'est moi qui te forçais à sortir pour te trouver un mec?" questionne-t'elle ingénument et sans délicatesse aucune,
"oui Lisa, je me souviens, je ne sais pas si on peut comparer les démarches ... "
"bien sûr que si!" elle décrète, avant d'ajouter "...et il ne me semble pas t'avoir entendu t'en plaindre....ni l'un ni l'autre d'ailleurs."
coquetterie de coach que se prendre soudain pour Dieu...
je sens alors que, selon son habitude, son tarot la démange depuis le fond du sac fourre-tout, à moins qu'elle n'envisage de me tracer vite fait mon horoscope du mois à venir. c'est son ordre des choses. son préambule à l'action. la divination positive. il y a longtemps que je n'émets plus les doutes cartésiens qui contrarieraient ses efforts et qu'elle sanctionnerait d'un lapidaire "tu es beaucoup trop négatif !"
sans appel.
mais la dernière séance de consultation des signes, cartes et astres eut lieu il n'y a guère plus d'une semaine... lorsqu'il fallut sacrifier à l'inauguration de l'application dédiée sur ce que je crois être un i-pad. alors elle me dit que chaque jour commence avec tant de choses à faire, choses que j'ai scrupuleusement notées sur le joli tableau qu'elle a elle même réalisé et installé dans ma cuisine... il faut bien que je la suive sur ce terrain là. le terrain du "chaque jour sur le métier ...etc."
"tu notes les choses, tu fais les choses. c'est obligatoire non? et pour commencer tu écris : 'reprendre le fil du blog abandonné', ça te fera un entrainement!"  
touché!, me dis-je. c'est pour cette raison qu'hier j'ai "repris le fil du blog abandonné". 
et j'y ajoute pour aujourd'hui ce petit commentaire qui ne mange pas de pain.



Ben, 1990
Ben, Benjamin Vautier, "Tout Est une Question d'Emploi du Temps", 1990.



(1): "Je restai planté là assez longtemps pour qu’un sentiment de solitude totale s’empare de moi, à tel point que tout ce que j’avais vu dans le passé récent, tout ce que j’avais entendu, et la parole humaine elle-même, me semblait ne plus avoir d’existence, et ne survivre qu’un instant de plus dans ma mémoire, comme si j’avais été le dernier représentant de la race humaine. C’était une impression étrange et mélancolique, née presque inconsciemment, comme toutes les illusions, dont je soupçonne qu’elles ne sont pas autre chose que des visions d’une lointaine et inaccessible vérité vaguement entrevue." in Joseph Conrad , Lord Jim, 1900.
(2) :  Éric Dubois, Ce que dit un naufrage, Éditions Encres Vives. coll. Encres Blanches, 2012.
(3) : Les heures - Michael Cunningham, Trad. de Anne Damour, Paris, Belfond, 1999. "Elle se détourne de la vitrine avec une raideur de femme âgée, les bras chargés de fleurs, tout comme son propre fantôme, il y a cent ans, ce serait détourné du tintamarre d’une calèche passant par là, remplie d’élégants piqueniqueurs venus d’une ville éloignée.". "(The) Hours", 2003 de Stephen Daldry, interprétée par Meryl Streep.