19 mars 2012

Mis ojos, sin tus ojos...

Mis ojos, sin tus ojos, no son ojos,
que son dos hormigueros solitarios,
y son mis manos sin las tuyas varios
intratables espinos a manojos.


No sé qué es de mi oreja sin tu acento,
ni hacia qué polo yerro sin tu estrella,
y mi voz sin tu trato se afemina.


No me encuentro los labios sin tus rojos,
que me llenan de dulces campanarios,
sin ti mis pensamientos son calvarios
criando cardos y agostando hinojos.


Los olores persigo de tu viento
y la olvidada imagen de tu huella
que en ti principia, amor, y en mi termina.


Miguel Hernandez (1910-1942)

Mes yeux, sans tes yeux, ne sont pas des yeux,
mais deux fourmilières désertées,
et mes mains sans les tiennes sont autant
de grappes de coriaces épineux.

Et je ne sais ce que serait mon oreille sans ton accent,
ni vers quel pôle je m'égarerais sans ton étoile, 
et ma voix sans toi se féminise.

Je ne sens plus mes lèvres sans tes lèvres rouges,
qui me remplissent de douceurs,
sans toi mes pensées sont un calvaire
où poussent les chardons et sèchent les fenouils.

 Je poursuis la piste de ton parfum
et l'image oubliée de ton empreinte,

qui en toi commencent, Amour, et en moi s'achèvent



18 mars 2012

quand bien même tu serais n'importe qui...

le jour n'était pas levé quand le train a quitté la gare de Rome. nous nous sommes assis face à face et je t'ai regardé lire. un petit livre dont les mots parfois semblent te sauter au visage comme des éclaboussures, y abandonnant quelques ombres. de la bouche tu dessines le profil des phrases, laissant fuir de temps à autre un mot de trop. puis j'ai vu les lettres du livre s'émietter, se transformer en petites pattes de fourmis égrillardes remontant ton regard, gravissant les boucles de tes cheveux... tu te frottes les yeux mais malgré toi ils se ferment, tes paupières tombent tel un couvercle derrière lequel les mots perdus et prisonniers continuent de glisser vers les songes.
les champs qui constituent le paysage fument. condensation, fermentation produisent ces nuées suspendues à hauteur des cheminées. le noir du ciel n'est plus qu'un fond qui se délite, les végétaux, comme le reste du vivant, attendent la caresse imminente du soleil.
c'est alors un flot de couleurs chair, d'air gonflé d'ivoire qui vient lécher le monde. toi tu dors, ignorant ces fugitives tentacules de poulpe géant qui frappent à la fenêtre en parcourant le Latium. un petit trait de bave glisse gourmand du coin de ta bouche, je le recueille délicatement sur mon mouchoir, mais cela a pour effet de t'agiter, tu relèves tes jambes, te replies un peu plus sur toi. je considère tes bas de pantalon très relevés alors que tu ne portes pas de chaussettes. je m'arrête à l'os saillant de ta cheville, la peau alentour, striée de petites veines, raconte un monde que je connais par cœur. c'est la carte secrète des chemins qui nous éloignent l'un de l'autre, de ces mers qu'il faut franchir, de ces terres qui demeurent étrangères. c'est la carte de nos séparations et de nos retrouvailles. tu y a fait tatouer une ancre bleue, j'y ai ajouté cette fine chaine en or.
le train ne va pas tarder à s'immobiliser en gare de Civitavecchia, puis je monterai dans le ferry.seul.
réveille-toi!!! je suis ici, face à toi. qui tu es pour moi? TOUT

de quoi l'Europe Sarko-Merkel accouchera-t'elle?

Laurent Blachier, "s'avancer Germain dans la main", Libération 14 02 2012
Kate Moss pub YSL par Mario Sorrenti, 1998
dans l'esprit d'une célèbre toile de l’École de Fontainebleau, -environ 1595- (on y voit Gabrielle d'Estrée se faisant pincer le téton droit par l'une de ses sœurs), L.Blachier représente le couplé gagnant de l'Europe, à l'identique, en supprimant toutefois l'arrière plan qui apportait à la scène originale son signifiant historique; conformément aux règles du genre, il laisse les visages caricaturés occuper la plus grande partie de l'espace. dans les autres représentations, les visages se veulent inexpressifs, ou plutôt maîtres d'une expression contenue, ils sont à la fois tendres et tout en réserve. ici rien de cela. Sarkozy est voyeur-gêné, acteur-concupiscent, subalterne et insolent. il a la hardiesse du faible qui s'ignore manipulé. l’œil las, le nez tendu vers son méprisable peloteur c'est Merkel, elle exprime d'une torsion de bouche une répugnance passive, acceptée du fait probable d’intérêts supérieurs. l'un et l'autre, chope en main, scellent dans le partage d'un toast mystérieux la raison de leur union que rien ne doit révéler ici. la partie se joue entre eux deux, le spectateur n'est d'aucune manière convié à intervenir dans cette relation. seules les expressions malsaines des acteurs laissent supposer de cette union qu'elle se fait contre nature. le couple est isolé dans sa relation.
dans les autres scènes, originale compris, le spectateur est invité du regard, en tant que témoin, par le personnage de gauche, qui est aussi l'acteur principal, celui qui annonce..on lui donne aussi des éléments de lecture,des symboles parlants, des codes établis. la Duchesse de Villars indique par son geste la grossesse de sa sœur. la paternité royale est attestée par le tableau au-dessus de la cheminée, on y aperçoit, certes pas l'auguste géniteur, mais ce qui pourraient être ses jambes nues.  
Sorrenti réalise de son côté une pub pour une collection de couture, lui, met davantage en scène le dialogue du vêtement et de la nudité, la séduction tant de l'un que de l'autre, la scène semble inintelligible parce qu'elle convie à un mystère, à célébrer ensemble, celui de la beauté. l'homme nu est au premier plan, dans le rôle ambigü du créateur. 
quand à Harald Seiwert, il met en évidence un propos plus revendicatif, en conservant les attitudes neutres des personnages mais posant la situation affichée d'un amour érotisé entre deux personnes de même sexe, d'autant plus subversif qu'il semble absolument tranquille. 
dans ces trois œuvres le sujet de droite tient précieusement dans sa main gauche une bague qui indique l'union à venir et non une chope de bibine prussienne, on ne peut plus triviale, qui scelle l'unité de vues entre deux coquins "europicides".

 
Harald Seiwert     






 
Gabrielle d'Estrées et sa soeur au bain, Ecole de Fontainebleau, 1595

     

17 mars 2012

"comme un ange en danger"

tu me regardes avec des yeux défoncés de fatigue et joliment ourlés d'un bleu aussi intense que ton ivresse de la veille. 
j'ai en mémoire l'alignement monstrueux d'innombrables petits verres étroits et fins. ceux avec un fond épais où on a figé une bulle d'air pour l'éternité, qui rend vaine toute tentative d'évaluation de capacité. mais il est encore là le volume, coincé quelque part entre estomac et intestins, organes matinaux et récalcitrants comme en témoigne le pli douloureux de ta bouche.
pourquoi j'ai pas pensé à tout ça hier soir quand je suis monté dans ta voiture surchauffée, sur-musicalisée, sur-saturée d'un déodorant sucré façon barbe à papa? ta voiture de rital en bref.  l'enjeu était de rejoindre le port dans les temps, ceux des horaires de la compagnie maritime. on s'est bafouillé quelques phrases au dessus du tableau de bord, sans doute banalement allusives... rien que le reflet alcoolisé d'un désir latent. je compatis quand un hoquet t'étrangle mais je participe vite à ton fou rire. je crois qu'on ne sait déjà plus lequel doit prendre le bateau ce soir...
une partie de la route est en réfection, c'est là que tu décides de foncer comme un fou, gueulant des horreurs latines tandis que tu soulèves des vagues poussiéreuses de sable sec, puis on retrouve le noir asphalte, fraichement répandu, tu glisses à travers les fumeroles. un peu partout des hommes en gilet orange ou jaune fluo agitent des lampes torches. cette effervescence parait absolument étrangère à la région, mirage nocturne, peut-être des chimères de l'Enfer venues jusqu'ici manier la pelle ouvrière... "bastardi! polacchi!!!" c'est toi qui dit ça? j'ignore tout des tensions sociales locales.
à l'arrêt je me soucie soudain de mon image, mon visage a quelque chose d'infernal lui aussi, ce que je vois dans le rétro est graisseux et barbu, pommettes rougeaudes, cheveux collés sur le front et oreilles cramoisies... immenses... on jette un œil en direction des navires à quai, le notre, le mien, devrait se trouver là, mais la place est vide... et ça pue l'huile de poissons et le mazout.
je te suis dans le premier troquet, s'y mêlent ceux qui boivent et ceux qui cuvent, les derniers et les premiers de la nuit et du jour, et ceux intemporels qui se mangent la soupe... pas de nappes, tables branlantes, chaises fatiguées, tout le monde fume tant qu'on distingue à peine les néons jaunasses du plafond. pas un regard dans notre direction, on doit faire couleur locale...  
les odeurs se mélangent, sueurs, cigarettes et oignons frits sur fond ammoniaqué de chiottes pas nets et de poissons pas frais. j'ai la soudaine certitude qu'on est entrain de m'enfourner tout ça sous forme solide dans la bouche et le nez, je sors aussitôt avec une terrible envie de gerber. 
tu m'as retrouvé, paisible, entre deux containers et ça s'est dénoué immédiatement comme nos fringues. dans ton dos, entre deux morsures, j'ai répété avec extase ton nom comme si cela venait de m'être permis. nos vêtements sont tombés, nous nous sommes retrouvés complètement nus dans l'air et trop chaud et trop froid. nos corps au contact, exposés, excités, mon sexe se gorgeant de force et de violence t'a écarté et ma langue cherché et goûté. 
combat de mains, de mots, de souffles, de baisers...
...de désirs qui enchainent des réponses positives, des acceptations passives...
dans la douceur des ombres...
ton parfum est un leurre mentholé qui me retient prisonnier, moi, mes mains sur ton corps dans leur manège, leurs promenades, leurs aventures. incontrôlables nos cœurs battent, s'emballent comme nos respirations.
mes genoux deviennent le trône du prince que tu es. je me plie à ton oreille et t'assaille de questions : je peux faire cela? s'il te plait..., s'il te plait?! je peux?, tu veux quoi?, laisse moi faire..., c'est quoi le mieux?... je parle bas, dans le creux de ton oreille.
ma bouche pleine d'une mixtion amoureuse recueillie sur ton corps a volé tes lèvres. je te laisse glisser entre mes jambes, t'amarre à moi, tu vibres à chaque instant, tout le temps que je te pénètre attentif à ne pas te faire mal, c'est mon sang qui cogne à l'intérieur de toi et tu te soulèves comme un fleuve où je suis nageur. tes soupirs sont de plus en plus profonds, tout s'articule autour de ce souffle, la frappe de mon corps sur le tien, danse érotique des hanches, les gestes appris du plaisir qui nous condamnent à sa réalisation.
on s'est baisé comme deux brutes organiques électrisées, à se chercher toujours au-delà du contact, au-delà du manque qui revient sans cesse comme pour dire qu'il n'y a pas de fusion possible des corps, même les blessures se demeurent étrangères, aussi profondes soient elles. au paroxysme du plaisir c'est l'impression d'agoniser qui s'impose en place de la joie qui devrait être.
on est revenu sur nos pas, en s'épargnant toutefois la case troquet. dessoulés ou presque. lentement, sur la route asphaltée comme sur le sable, ignorants les "polonais" et le reste. en rentrant chez toi s'est moi qui t'ai fait couler un bain et moi qui t'ai porté dedans, et puis nous avons refait l'amour pour nous endormir, sûrs que la clé est restée dans la serrure, mais sans savoir si la porte est ouverte ou fermée.
alors le matin on se réveille, je ne sais pas si tu es entrain de te demander ce que je fous encore dans ton lit... je vois dans tes yeux le reflet de tes pensées,c'est toujours pareil quand je te rejoins ici je n'arrive pas à repartir seul.


11 mars 2012

L'ATTENTE DE PERSEPHONE

ÎLE *


Il pleure tellement dans ma mémoire
qu'une mer s'étend autour de moi


* Les îles poussent dans la mer et gardent leurs distances. Entourées d'un bleu agité elles voyagent dans le silence et le temps. Parfois elles tombent malades et sombrent.
 Pànos Kyparìssis, traduit par Michel Volkovitch 

les jours sont plus longs et le soleil plus doux. les rues, il y a peu désertes et silencieuses, lugubres en un mot, s'animent enfin. "enfin", pour celui qui les a traversées tout l'hiver avec ce curieux ressenti d'avoir anticipé sa propre mort.
bruits de chantiers, odeurs de peinture, devant les magasins encore clos ou tout juste entr'ouverts, s'entassent ici ou là les cartons "made in china", témoins de l'optimisme commercial que sut transmettre un infatigable VRP à un boutiquier influençable. passé proche, quand à l'issue d'une saison déjà décevante, on envisageait, sans trop encore la craindre, la suivante.
nous y voici. les premiers saisonniers sont arrivés eux aussi. quelques nouveaux visages seulement, la première vague étant principalement constituée de "vétérans". retrouvailles, mais encore un peu de patience pour faire de nouvelles connaissances et expliquer, comme au premier jour, à quelle table et comment je veux mon café le matin...  heures gourmandes des rencontres... et autres premières fois...
mais après tant de premières fois on finit par atteindre la dernière.
cette année certains locaux n'ont pas trouvé preneurs. signes de crise, plusieurs enseignes du centre ville disparaissent ainsi sans successeurs. le ton est donné, les inquiétudes noyautent les conversations, l'avenir insondable les laisse s'emparer des esprits, ici on réduit le personnel, là on envisage des prix raisonnables, parfois on se propose de conjuguer les deux... beaucoup de doutes et bien peu d'entrain à se remettre en route. il faut dire que dans cet environnement difficile les huissiers ne chôment pas et leurs clercs, en bons rabatteurs d'administrations aveugles, ont traqué le "mauvais payeur" tout l'hiver. ils laissent au tableau leur ombre permanente.
il faut que chacun attende la fin de ce mois pour savoir si réellement le miracle de la vie d'importation qui se réalise chaque année sous le nom de manne touristique, se produit cette fois encore. si à la date des Rameaux, lorsque les premiers cars de vieux curieux, les premiers navires de croisiéristes rhumatisants, les premiers charters d'anglais usés, seront aptes ou non à réanimer notre système d'aliénation consenti par la force des choses économiques. viendront-ils en nombre et suffisamment friqués pour payer le curé de toutes ses déambulations pascales, pour dénicher le souvenir chez le commerçant affable, pour se gaver de cette  authenticité light fabriquée pour eux seuls???
ce même questionnement doit tarauder à l'heure qu'il est l'ensemble du monde méditerranéen, sacrifié à la ressource unique du tourisme.
comme un symbole, l'arbre de la Place, Phytolacca dioica, a souffert de la tempête de janvier dernier, il tend tristement ses moignons nus au dessus du vide. il n'y aura de toute façon pas assez d'ombre pour tout le monde aux heures chaudes de l'été...

10 mars 2012

13 février 2012

"Yunan dikkat" : méfie-toi des Grecs...

Ευγένιου Ντελακρουά: "Η Ελλάδα στα ερείπια του Μεσολογγίου" (ελαιογραφία του 1826).
la Grèce sur les Ruines de Missolonghi, par Eugène Delacroix (huile sur toile, 209x147 cm,1826, Musée des Beaux Arts de Bordeaux)


"Eugène Delacroix vient de livrer à leur mauvaise humeur (celle des critiques) et à la haute attention du public éclairé, un nouveau tableau où l’on retrouve à un éminent degré toutes les qualités de ce jeune et déjà grand coloriste. C’est la Grèce sur les ruines de Missolonghi. Nous n’aimons pas les allégories ; mais celle-là est d’un profond intérêt. Cette femme, qui est la Grèce, est si belle d’attitude et d’expression !" Victor Hugo in « Exposition de tableaux au profit des Grecs : la nouvelle école de peinture », août 1826, dans Œuvres complètes de Victor Hugo,Paris 1967.
"Méfie-toi des Grecs", "Yunan dikkat", c'est ce que préconisait Seyyid Ali Pacha, grand vizir de l'Empire Ottoman en 1821 à son sultan Mahmud 11. la Grèce se relève toujours des coups qu'on lui a portés.
aujourd'hui comme les autres jours le peuple est dans la rue, la Grèce, agora immense d'où s'élève le débat politique qui nous concerne tous directement, qu'on le veuille ou non.  aujourd'hui nous savons. nous savons ce que cette Europe veut.
presque deux siècles ont passé depuis la Guerre d'Indépendance, indépendance que la Grèce est entrain de perdre totalement si ce n'était le peuple lui même qui la retient encore. Missolonghi n'est pas une victoire c'est le nom d'un massacre, une ville massacrée, c'est ce qu'il fallut pour alerter le monde et les intellectuels de l'époque. qui sont les assassins contemporains de la Grèce? facile de dire Merkel et Sarkozy?, au nom des banques, de la finance et autres spéculateurs. au nom du profit à tout prix. au nom de quelques uns dont ces politiques sont les prête-noms. 
Σεισάχθεια , Pétition pour la suppression de la dette  : http://www.1millionsignatures.eu