Ces beaux noms d’hérésies renvoient à une nature qui s’oublierait assez pour échapper à la loi, mais se souviendrait assez d’elle-même pour continuer à produire encore des espèces, même là où il n’y a plus d’ordre. La mécanique du pouvoir qui pourchasse tout ce disparate ne prétend le supprimer qu’en lui donnnant une réalité analytique, visible et permanente : elle l’enfonce dans les corps, elle le glisse sous les conduites, elle en fait un principe de classement et d’intelligibilité, elle le constitue comme raison d’être et ordre naturel du désordre. Exclusion de ces mille sexualités aberrantes ? Non pas, mais spécification, solidification régionale de chacune d’elles. Il s’agit, en les disséminant, de les parsemer dans le réel et de les incorporer à l’individu.
Michel Foucault Histoire la sexualité, 1 : la volonté de savoir / 1976
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19 septembre 2014

"Dio ti salvi da un cattivo vicino, e da un principiante di violino" (1), proverbe toscan.



"la vie de tous les jours", Ben Vautier


je te l'ai déjà dit?
non, bien sûr. je ne disais plus grand'chose. ici, du moins
ce blog dont j'ai changé le nom. j'avais fini par trouver l'autre stupide, voire un tantinet prétentieux... (un tantinet...!!!)
ici je suis souvent venu avec cette impression limite fatale qu'il fallait faire le ménage,
faire le ménage...
je change, je supprime,
j'époussette. un accent, un mot...
et un petit brouillon, du par-ci par-là quoi. 

http://www.matthias-heiderich.de/
photographie de Matthias Heiderich

donc, puisque je ne l'ai pas dit, j'ai changé de voisins. encore.
peut-être la dernière fois de l'été.
car ce fut l'été jusqu'à aujourd'hui : scoop!....
saison frivole, j'y change de voisin comme de chemise. chemisette.
le proprio d'à côté a divisé sa grande baraque en appartements de luxe pour touristes nantis.
exotisme garanti. mer et montagne.
d'ailleurs ça s'appelle "Mare è Monti", pas original mais apparemment satisfaisant.
l'été, saison. argent. 
Libye, Gaza, Ukraine, Irak, Syrie, Centrafrique, Afrique...etc, pour ne citer que le plus spectaculaire. les charniers photogéniques.
été : chants authentiques, spectacles traditionnels. un festival populaire. intermittents, ...etc.
des cases à remplir. avec des "boums!" et des "pans!" et des "bravos!",
esprit B.D.
mais je n'en parle pas. assez de m'engueuler avec tout le monde à propos du monde.
le Monde. notre Europe de crise que même la Chine convoite.
donc, je regarde sécher les serviettes des voisins. en silence.
c'est lâche.
j'ai changé de voisins, et de serviettes, toutes les semaines. la grande bâtisse se prostitue de samedi en samedi de juin à septembre.
après le grand silence de l'hiver. ça fait bizarre tous ces gens...
échantillonnage humain, mais toujours, toujours, TOUJOURS : les serviettes.
étendards conquérants de nos modernes vainqueurs.
elles flottent, battent, s'accaparent le paysage.
certaines fois elles disent : "t'as vu? on est encore allé à la plage!"
d'autres fois ce serait plutôt: "on préserve notre intimité.. des fois que...", ou au contraire: "j'en profite de ramasser mes serviettes pour vous faire un p'tit coucou..."
tant de variantes humaines.
temps n°1 : fraternisation "entre nous", le postulat à priori étant : "tous égaux dans la location estivale".  mais, attention, révélation-choc, nous n'estivons pas, nous résidons à l'année. donc : 
temps n°2 : ah bon! mais vous n'êtes pas d'ici!, parce que vous le faites pas du tout, hein ....
sûr que la nudité de Guillaume, qu'il considère comme un élément constitutif de sa sieste, ne fait guère couleur locale... par contre sa corsitude s'exprime pleinement dans la totale indifférence qu'il manifeste à l'égard de ces nouveaux venus interchangeables. ils lui sont invisibles, mais on dirait qu'ils ne s'en rendent pas compte... dans sa culture à lui l'éphémère est insignifiant.
c'est moi qui gère le social donc, et bien qu'en définitive on n'ait pas grand'chose à se dire je converse avec ces étrangers, usant le plus possible de plates banalités, d'enthousiasmes feints et d'expressions convenues.
une fois encore nos "compatriotes" témoignèrent de cette habitude inextricable à chercher la solution de problèmes qui n'existent pas ailleurs que dans leur tête; et de ce besoin de parler, parler et parler encore de tout ce qu'ils ignorent... 
un groupe de gais, toulousains je crois me rappeler, m'a fort déçu. bêtement, de façon quelque peu corporatiste certes, je les trouvais plutôt sympathiques. mais le naturel revient au triple galop. leurs yeux nous renvoyaient l'image, fort dévalorisante, des cousins de province auxquels ils se devaient d'expliquer la vraie vie, et pourquoi pas la civilisation. mais étions-nous prêts à assimiler le message du progrès?
en fait nous avons réservé notre proverbial sens de l'hospitalité à une famille de Norvégiens charmants, un papa, une maman et deux adolescentes rigolardes, avec eux tout était très simple. magique. ils sont venus dîner un soir en apportant des fleurs et une bouteille de champagne. gagné!, j'ai trouvé ces choix touchants et élégants. bien sûr nous avions fait couleur locale : blinis avec tzatziki et ktipiki, mais aussi, qu'on se rassure, charcuterie et aubergines farcies dont je suis devenu la reine incontesté. champagne, eau de vie, et musique car Guillaume a donné un récital, main sur l'oreille (évidemment!) c'étaient en fait des passionnés de musiques, la mère prenait des notes, ils entonnaient les refrains, et Guillaume était ravi : un grand moment fusionnel. leur frustration de n'avoir pu savourer de brucciu frais nous a engagés à les inviter cet hiver. comme quoi on n'est pas que des sauvages.
blague à part la note d'ensemble ne serait pas fameuse s'il fallait s'en tenir aux apparences. je me garde bien de juger les gens et considère à postériori, et avec tolérance, que leurs approches si diverses, dont celles qui ont pu me sembler maladroites, sont autant d'usages qui auraient pu être les préambules de quelque chose...
quoiqu'il en soit les serviettes mettent désormais un peu plus de temps à sécher et gare à ne pas les oublier le soir, ce pays est très humide... 

Michel Simon, "Le Vieil Homme et l'Enfant" de Claude Berri



(1) "Dieu te garde d'un mauvais voisin comme d'un violoniste débutant."



17 septembre 2014

"Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture." Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, (1977), Œuvres complètes, V, 1977-1980, Paris, Seuil, p. 132


"J'ai toujours vu tout en noir, à commencer par ma mère qui était veuve" Georges Wolinski

Monti Benjamin, Sans titre, 2010, encre de chine sur imprimé, 15,2 x 10,5 cm
quand je m'installe ici, devant l'hybride imparfaite écran-page blanche, j'éprouve la même sensation que dans mes nombreuses tentatives à m'asseoir au volant de la voiture depuis mon accident : je peux y rester des heures mais je ne peux plus conduire. comme sur mon siège-conducteur je suis incapable de démarrer. panique interne que révèle un état nauséeux envahissant, des crampes dans les bras et les jambes, un fourmillement intestinal, un total éparpillement mental ; incapable de savoir ce que je fais là, pourquoi ou comment faire. (1)
après un naufrage que font les marins, eux ?

 "Il ne manque que les mots
  Les fragiles

  Pour se diriger dans le monde" (2)

Lisa me proposa de lire mes brouillons. à force de me voir plancher dans mon jus elle pense, à juste titre, que je suis coincé et qu'une autre lecture, la sienne,  m'indiquera ce que je dois désormais aborder et surtout de quelle manière, de façon à réenclencher la mystérieuse mécanique.
on a ses petites faiblesses et petites dépendances... Lisa commence à faire partie des miennes, elle est "ma chère Clarissa Vaughan" (3).
"Tu cernes BIEN les choses", dit-elle, "pour cela tu prends de la hauteur, tu identifies ta trame et tu te fixes une marche de progression. tu t'offres une vue aérienne, sinon tu perds ton temps, le mien avec..."
"ça s'appelle un plan, Lisa..."
je sais où je voudrais aller, bien sûr.
nous savons l'un comme l'autre ce que je dois faire; il y a le but à atteindre, on a posé le diagnostique cent fois et on cherche un cent unième remède. pendant ce temps là je reste en place et je fais le mort, ou la planche... au mieux je barbote en surface.
...comme on veut. 
Lisa pense de ce regard extérieur qu'il confirmera ce que je suis sensé savoir au plus profond de moi et qu'il me replacera en douceur sur les rails libérateurs de la création...
"tu te souviens que c'est moi qui te forçais à sortir pour te trouver un mec?" questionne-t'elle ingénument et sans délicatesse aucune,
"oui Lisa, je me souviens, je ne sais pas si on peut comparer les démarches ... "
"bien sûr que si!" elle décrète, avant d'ajouter "...et il ne me semble pas t'avoir entendu t'en plaindre....ni l'un ni l'autre d'ailleurs."
coquetterie de coach que se prendre soudain pour Dieu...
je sens alors que, selon son habitude, son tarot la démange depuis le fond du sac fourre-tout, à moins qu'elle n'envisage de me tracer vite fait mon horoscope du mois à venir. c'est son ordre des choses. son préambule à l'action. la divination positive. il y a longtemps que je n'émets plus les doutes cartésiens qui contrarieraient ses efforts et qu'elle sanctionnerait d'un lapidaire "tu es beaucoup trop négatif !"
sans appel.
mais la dernière séance de consultation des signes, cartes et astres eut lieu il n'y a guère plus d'une semaine... lorsqu'il fallut sacrifier à l'inauguration de l'application dédiée sur ce que je crois être un i-pad. alors elle me dit que chaque jour commence avec tant de choses à faire, choses que j'ai scrupuleusement notées sur le joli tableau qu'elle a elle même réalisé et installé dans ma cuisine... il faut bien que je la suive sur ce terrain là. le terrain du "chaque jour sur le métier ...etc."
"tu notes les choses, tu fais les choses. c'est obligatoire non? et pour commencer tu écris : 'reprendre le fil du blog abandonné', ça te fera un entrainement!"  
touché!, me dis-je. c'est pour cette raison qu'hier j'ai "repris le fil du blog abandonné". 
et j'y ajoute pour aujourd'hui ce petit commentaire qui ne mange pas de pain.



Ben, 1990
Ben, Benjamin Vautier, "Tout Est une Question d'Emploi du Temps", 1990.



(1): "Je restai planté là assez longtemps pour qu’un sentiment de solitude totale s’empare de moi, à tel point que tout ce que j’avais vu dans le passé récent, tout ce que j’avais entendu, et la parole humaine elle-même, me semblait ne plus avoir d’existence, et ne survivre qu’un instant de plus dans ma mémoire, comme si j’avais été le dernier représentant de la race humaine. C’était une impression étrange et mélancolique, née presque inconsciemment, comme toutes les illusions, dont je soupçonne qu’elles ne sont pas autre chose que des visions d’une lointaine et inaccessible vérité vaguement entrevue." in Joseph Conrad , Lord Jim, 1900.
(2) :  Éric Dubois, Ce que dit un naufrage, Éditions Encres Vives. coll. Encres Blanches, 2012.
(3) : Les heures - Michael Cunningham, Trad. de Anne Damour, Paris, Belfond, 1999. "Elle se détourne de la vitrine avec une raideur de femme âgée, les bras chargés de fleurs, tout comme son propre fantôme, il y a cent ans, ce serait détourné du tintamarre d’une calèche passant par là, remplie d’élégants piqueniqueurs venus d’une ville éloignée.". "(The) Hours", 2003 de Stephen Daldry, interprétée par Meryl Streep.

"Hier soir, partant de chez Marie Dormoy, j'étais d'une jeunesse extraordinaire. Cet état de bonheur d'esprit dont j'ai parlé quelquefois. Celui qui m'est si nécessaire pour écrire et sans lequel on ne fait rien qui vaille. J'en avais pris ma canne de soirée." Paul Léautaud, Journal Particulier, 4 janvier 1935.


Couple de rêve 1 : The Bath, 1951, par Paul Cadmus


il se peut que j'ai encore du mal à le reconnaître, du moins à haute voix, mais, c'est incontestable, je fais désormais partie de la catégorie vieille pédale; cela sans doute depuis plus longtemps que je m'autorise désormais à le formuler ... (étant l’intéressé j'opte pour le privilège d'être le dernier averti...). négligeant des dégradations physiques mineures, cette conviction que je dois m’apprêter à assumer sereinement de l'intérieur avant d'en gérer le coming-out, me vient directement d'un sentiment de colère quasi permanent, dont l'objet principal est cette époque, absolument affligeante, qu'il me faut bien traverser avant d'y achever mon modeste et trouble parcours. en bref : l'impression récurrente d'être parvenu au bout du bout de mes possibilités d'adaptation. 
mais de ce sentiment lui même, combien nombreuses sont les origines, connues ou non...
tant qu'à achever quelque chose d'aussi punctissime que ma minuscule existence, (il ne s'agit pas de fausse modestie, qu'on entende ici le punctum barthien, la pointe de la flêche et aussi le petit trou, et encore le hasard, l'outil d'une conscience externe, "un hasard qui me point" pour citer le grand homme), j'aimerais autant conclure en dehors d'un camp de concentration, ou autre structure coercitive et ultime, tout exprès relevé pour les gens comme moi par cette bien-pensance triomphante, exhibée un peu partout, un peu tout le temps, par des troupes de zombis versaillais émancipés, déterrés fort à propos de cet immense charnier des idées à la con de la pensée pétainiste. 
ceux là sont parvenus à inverser le cours du temps. bravo, mais moi je veux demeurer jusqu'à la fin loin de ces haines pestilentielles dont l'inévitable salissure fini par corrompre chacun de mes sens quand semaine après semaine je les vois défiler, pérorer, parader toute bêtise assumée, agitant des certitudes prétendument inusables plutôt qu'absolument éternelles pour imposer leurs égoïsmes frileux d'imbéciles gueulards.

couple de rêve 2 : Γιάννης Τζαννής, Yannis Tzannis.

me voici donc combinant tous les signes de cette sorte de paresse mêlée d'aigreur qui désigne l'âge à compter duquel il semble secondaire de s'adapter aux mouvements du monde, et primordial de se glisser, comme dans un bain chaud et idéalement parfumé, dans une nostalgie bienveillante diffusant cette tranquillité régressive, si proche de l'aboulie, qui autorise enfin le regard déclinant à juger l'ancien plus vertueux que le neuf.
me voici à l'âge d'être vieux qui est aussi celui de la crainte de ne pouvoir échapper à la nostalgie revancharde, laquelle, au-delà de toute raison, méprise le temps présent témoin de sa défaite.
je reconnais rire souvent de moi, à posteriori et loin de regards critiques, tant il me semble avoir été ce que furent Statler ou Waldorf, mes nouveaux héros âgés du Muppet show (références obligées et contextuelles). 

couple de rêve 3 : photographie George Platt Lynes


l'autre vecteur de cette prise de conscience, tardive par nature, aurait pu être la présence quasi pérenne à mes côtés d'une jeune pédale. celle la même qui met du piquant dans le bain chaud des habitudes. la vulgate dirait petite pédale, mais l'intéressé possède l'oreille latine et susceptible, du haut de ses quelques centimètres au-dessus de la taille moyenne, locale ou nationale, et le diminutif lui poserait incontestablement problème, nous faisant déboucher sur des épisodes violents régressifs. 
initialement improbable, notre attachement réciproque n'a pas tardé à mettre en lumière, effet de contraste et combinaison générationnelle associés, des différences comportementales et intellectuelles si criantes  que privées d'affect elles nous eussent menés en des zones critiques fatales. le jeu de couple virant au couple en jeu, du rire à la crise. mais il existe tant d'équilibres possibles et amusants qu'il s'en est même trouvés pour nous, et, comme c'est généralement le cas, ces accès passionnels nous ont plutôt rapprochés que fragilisés. ainsi, à l'actif de l'air de ces temps critiquables, la pratique sentimentale d'un éros homosexué loyal qui permet ce numéro plutôt charmant, avouerai-je, de duettistes déséquilibristes amoureux. 
il me semble donc que je ne dois ma prise de conscience qu'à ma propre vigilance tandis que notre concubinage clandestin, automatiquement régressif puisqu’amoureux, aurait du me l'épargner.

Couple de rêve 4

car mon intime conviction me souffle que cette union très exigeante en fait, m'oblige à demeurer au niveau de mon partenaire, c'est à dire sans jeunisme affiché mais assez réactif pour que des considérations générationnelles ne viennent polluer un quotidien partagé. bien que nous ne totalisions pas exactement le même écart chronologique que le dorénavant célèbre couple Pierre Moscovici-Marie-Charline Pacquot, je sais de mon moi intime qu'il opère ainsi  que chez n'importe quel primate évolué, c'est au plus ancien qu'il appartient d'intégrer les codes du plus jeune afin de maintenir échanges et communications. donc efforts et vigilance. jeux et autocritique.
malgré ce qui précède et pour introduire ce qui va suivre, il m'arrive désormais de subordonner mon propos à la préposition suivante : "quand j'étais jeune...", cet appendice lexical, qui précède de peu le gériatrique "de mon temps...", apparaît vers la quarantecinquaine ressassante, il introduit le rejet des aspects devenus invasifs de la modernité, faute de toujours leur attribuer un sens, par effet de pré-saturation supposée, voire d'inadaptation convenue.

 
couple de rêve 5 : photo Bruce Weber avec Ian MacKellen

donc, "quand j'étais jeune" : je nourrissais, en marxiste scrupuleux, moins d'espoirs au sujet de ma réalisation personnelle, qui me semblait acquise, qu'à propos de l'évolution inéluctable de la société. ma vie poussait dans l'aventure de la militance trotsko-gaie, déjà bien balisée par quelques jeunes aînés du FHAR, étoile délicieusement dominatrice de la lumineuse anarchie galacto-spermique des groupuscules pédés; et mon objectif d'une existence cohérente du fait de l'exigence permanente d'être soi parmi les autres, en constituait le projet. ainsi donc, que la baise précédât ou non le débat, toute action pratique s'appuyait sur une base théorique solide qui en définissait à priori jusqu'aux ultimes et multiples développements, y compris les plus hypothétiques. 
la Révolution Prolétarienne se devait d'être omnisciente, catégorique, libre de hasard, fidèle à la IVème Internationale et surtout ... optimiste!
inutile de dire que la société 2014 n'est pas à la hauteur. toute fabriquée d'idéaux petits bourgeois, parmi lesquels celui que l'évolution sociale doit correspondre à une attente progressiste, croissante et sans cesse innovante; repue d'acquis intellectuels fébriles voisinant trop volontiers avec des resucées de la pensée 30 glorieuses, l'intelligence en moins, un ensemble, pour ne pas dire un "pack", middle-classieux post modern et pré apocalyptique. c'est l'ère de l'imposture à tous les étages tant que ses manifestations sont monnayables. j'avoue, je me sens loin, je me sens las. cela dit, l'idéal communiste n'a de plomb idéologique que dans l'aile stalinienne du concept. je n'ai jamais été stalinien.

couple de rêve 6 : "Der Einstein des Sex" La vie et l’œuvre du Dr Magnus Hirschfeldfilm de Rosa von Praunheim

l'aversion générationnelle de Guillaume pour toute forme d'échange politique doctrinaire ne laisse d'alternative à l'engueulade que mon frein tout rongé par l'acide frustration du vieux contestataire contrarié. je m'en satisfait, surtout depuis que je vis à la montagne : je pratique la tolérance sélective. j'ai pris goût à voir ses traits se durcir quand les miens se parent du charme agaçant de l'aïeul au savoir despotique quoique parfaitement maîtrisé. mon côté esthète... j'attends avec impatience le jour où il me déconseillera les chaines d'infos pour raisons médicales ... ainsi le laissais-je ces trois derniers jours découvrir avec moult "OH!!!" et autres "OUAHH!!.." l'existence, par exemple, d'une Valérie Trierweiler ...

Couple de rêve 7 : (c)Ервз Рудаиевич Ласине

c'est à son initiative que mon quotidien s'est hissé très au-dessus du niveau de la mer. vivre ici fut mon challenge géographique de l'hiver-printemps 2012/2013, j'étais sans doute aussi peu préparé à l'altitude que je ne l'avais autrefois été à l'insularité, mais finalement, en étant de nulle part je me fais à tout.
donc, après tant de digressions, et pour tenter un résumé d'ensemble, une forme d'embourgeoisement domestique d'altitude se métastase un peu partout en moi. c'est peut être une manière sereine d'appréhender la sénescence. 
si j'ai encore la force d'élever la vacuité du monde au rang de mes afflictions prioritaires, c'est moins au ressenti des manifestations agressives des humeurs contemporaines, moins à la lourdeur rétrograde d'une moralité bigote régurgitée à l'envie et en coloris divers, qu'à la philosophie invasive d'un consumérisme devenu existentiel, impliquant le calibrage d'individus qui laissent là plus de neurones que partout ailleurs.  

Couple de rêve 8 : Jon Kortajarena par John Scarisbrick pour Diesel (2009)
en d'autres temps, et en d'autres lieux peut-être, tout cela m'eut bien peiné, mais je suis désormais convaincu du caractère passager, ce qui ne signifie ni éphémère ni inoffensif, de ces manifestations. je prends le bon autant que je peux, j'écarte le mauvais autant que possible, et j'espère survivre tant qu'un bénéfice personnel demeure envisageable. après il sera temps de voir, non? je parviens enfin à occuper une forme de présent qui me correspond, où se combinent philosophie de la maturité et alacrité de la jeunesse pour sereinement méditer le fabuleux concept d'impermanence des choses. j'ai enfin compris que je ne vivrai pas le terme épanoui de la Révolution Prolétarienne. mes chats sont heureux, le paysage somptueux et changeant à l'envie, je descends au village à vélo et je m'arrête toujours à l'avant dernier virage pour regarder la mer simplement parce que c'est beau, c'est en général là que me rejoint le chien de Guillaume qui manifeste alors sa joie canine débordante et réellement satisfaisante. un plan plutôt "pépère" donc...


Couple de rêve 8 : Roma, Stadio dei Marmi, photo Gaetano Pezzella


bien sûr cette extraordinaire félicité pourrait illustrer une forme de provocation à l'adresse de contemporains qui préfèrent se vivre sur un mode victimaire, dont la reconnaissance s'avère dans nos sociétés culturellement plus valorisante. plus moral aussi par temps de crise généralisée. ultime satisfaction d'échapper une fois encore à la morale.
j'en profite pour ressortir, relire, réécrire à l'occasion, de ces vieux manuscrits qu’accumulait le jeune-homme que je fus. c'est une autre rencontre, toujours étonnante, aussi agréable que cruelle et douloureuse, tenant à la fois de l'éclosion et du bilan. 
j'attends de savoir qu'en faire...  
Bill Costa, "The Bath" Hommage à Paul Cadmus, 1985


 

16 novembre 2013

"l'homme est une destinée nue", proverbe rom.

Ryan Shude



« Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la Haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols. Et j’ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine qu’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au solitaire, au poète. Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton. » (lettre de Gustave Flaubert à George Sand du 12 juin 1867, citée par Gabriel Matzneff)


Adam Vaas par Sam Scott Schiavo, "The Bohemians".


la petite Maria s'est bien foutue de nos gueules..., la "jolie petite fille blonde" n'avait pas été enlevée, mais confiée par ses parents eux-mêmes à d'autres qui leur semblaient plus fortunés. c'est pas une belle histoire du tout, rien  qu'une histoire de pauvres; on doute qu'il y ait de la bonne foi là dedans et ça laisse un petit goût salace. des trucs de Roms quoi... ni clairs ni nets.
putain! les cons! t'irais filer ton môme à des Roms toi? enfin quoi, réfléchis!! ah, ils sont tous Roms? pouh! j'y comprends plus rien là!, d'ailleurs la flicaille grecque elle a fait ni une ni deux, allez hop! on embarque on enquêtera plus tard!, et la presse? oui la presse... les journalistes qui garantissent la liberté des gens, ces inébranlables remparts de la Démocratie? ben ils ont fait pareil que la police en mieux, les maîtres de la pensée critique ont inventé un nom superbe, très poétique, "l'Ange Blond"...ξανθιά άγγελος , ça c'est beau ça, ça résonne bien dans les rédactions étrangères (de celles qui achètent des reportages croustillants), ça contraste bien avec ce qui pourrait s'appeler le gang des Diables Noirauds, ces indécrottables voleurs d'enfants qui la séquestraient. et alors les politiques? (qui en Grèce comme ici n'ont vraiment rien de plus pertinent à faire que gérer les faits divers), ils ont mis l'affaire en avant, avec des larmes dans les communiqués, Samaras en tête. l'effervescence grecque est devenue européenne, puis mondiale. mais dans quel château de conte de fées avait-on volé la petite princesse? et tandis qu’Interpol faisait défiler ses fiches de parents aux blondeurs toutes vikings, les médias, auxiliaires fidèles de l'ordre et du devoir, vomissaient à l'envie une impressionnante campagne raciste internationale contre les Roms, totalement décomplexée. (parce que quand on fait des déclarations d'apparence "spontanées" on dit que c'est décomplexé, avec le joli parfum bon sens populaire comme on aime)



en France, fatalement on est les meilleurs, grâce au petit coup de pouce de la mise en perspective nommée Léonarda on a pu faire mieux que les voisins. "LÉ-O-NAR-DA" dans la bouche même du Président de la République! si, si, je te jure! l'affaire sommitale de l'état qui se cherche un sens. à mourir. le prénom ridicule!!! rom! les gros sourcils moches!!! rom! le genre vulgaire!!! rom! l'ado pas fini qui dit pas merci!!! rom! elle avait tout faux la gamine et la France pouvait se gondoler à 87%, un bon rire libérateur entre soi, et  sans complexe. foutez la dehors la vilaine, ses poils broussailleux et sa clique d'assistés pas intégrables!!! ici on ne veut que des beaux intelligents comme nous!! qui se font du pez en jouant au con, des comme Nabila, compris?
Caïn le cultivateur n'en finira jamais de tuer Abel le berger, c'est rassurant quelque part en période de crise. sédentaires on se rejoue l'histoire qui se conclut infiniment par la mort du nomade au regard buté. comme si cette liberté de bouger devait se payer coûte que coûte.
ils sont nombreux aujourd'hui les Grecs à conspuer une gamine trop blonde pour être honnête, lui vouant une sorte de haine pas claire née du fantasme avorté  d'enfant volé puis sauvé, par eux dans le rôle du prince, la honte du rêve ridicule évanoui, du mensonge fait à soi-même, de la petite branlette de bonne conscience sortie de son contexte hypocrite. on a cru pouvoir se montrer combien on est gentil, mais pas de rapt..., ni vente ni voleurs..., juste une sordide illustration de la misère des temps qui pousse de nombreux Grecs à confier leurs enfants à la famille ou à l'orphelinat; quand la peur les rattrape, quand on se voit en lieu et place du réprouvé les médias font le reste. c'est si facile de laisser croire que les pauvres sont fauteurs de misère... une contagion, un cancer-pauvre, combien de générations derrière nous pour que nous rencontrions  des enfants abandonnés? dans les Balkans, en Italie, dans les belles provinces de France, les faubourgs des villes d'Angleterre ou les campagnes allemandes?? pas tant que ça en fait. deux ici, trois ailleurs. 
Maria? quelle importance maintenant? elle a tout gâché cette petite conne.

"Ce n’est pas un film et ce ne sont pas des figurants
les personnes différentes suspendues disparues
entre nous et le décor
et le reste du monde
qui traversent la frontière

la frontière est ronde
et se déplace au fur et à mesure que nous bougeons les yeux

il nous semble loin parce que nous sommes en retard,
éternels, constants,
il suffit d’un instant,
à un pas du centre c’est déjà trop loin,
à un pas de la mer c’est déjà trop la montagne,
à un pas d’ici c’était partout la campagne."


 Non è un film e non sono comparse
le persone diverse sospese e disperse
tra noi e lo sfondo,
è il resto del mondo che attraversa il confine
ma il confine è rotondo
e si sposta man mano che muoviamo lo sguardo
ci sembra lontano perchè siamo in ritardo,
perenni, costanti,
ne basta un istante,
a un passo dal centro è gia troppo distante,
a un passo dal mare è gia troppo montagna,
a un passo da qui era tutta campagna.
Fiorella Mannoia

 Traduit de l’italien par Olivier Favier.
Extrait de Fiorella Mannoia, Sud, 2012. 



Caïn & Abel, DorianX
heureusement les différences ne manquent pas, tu casses du pédé au printemps, du rom en été et pour l'hiver le noir fera très bien l'affaire... petit concours de vannes pour garder la forme et se prouver que c'est pas bien méchant tout ça. on a tant à se dire! tant de haine encore à venir et, cherry on the cake, tu peux continuer à t'interroger sur le comment ça se fait que ça nous arrive tout ça et tu pourras continuer à te chercher des méchants comme les enfants se demandent où est  Charlie, ou n'importe quoi d'autre puisqu'il faut bien s'occuper quand il pleut. 







" L’Anglais de la haute classe est noble et distingué.
L’Anglais de la basse classe est vil et bestial
Le Prussien est adonné aux arts et aux sciences
Le Moscovite est attaché à la personne de son souverain
Le François a l’esprit vif et subtil. Il est fier et loyal
et a un sentiment très noble de l’idée de Patrie
Le Japonais est athlétique, cruel et vindicatif
On a peu de renseignements sur le Papou"

(Extrait de la
Géographie à l’usage des enfants
, de l’abbé Delarue (Paris, 1827), cités d’après le
Dictionnaire Canard
(numéro spécial du Canard Enchaîné)

ce qu'on peut reprocher à cette époque c'est qu'en dépit de ses promesses elle fut en définitive semblable aux autres. on n'y a pas grandi, on n'y grandira pas. nous pensions tout avoir en tête et en mains, nous pensions nous être préparé à toutes les adversités. et la peur a tout gâché. ce que nous réalisions ne l'était que dans le cadre de ces parenthèses enchantées dont le sens même est de disparaître sous nos yeux pour n'avoir aucun sens.
 

14 janvier 2013

Одеса




Odessa, glorieuse cité de mes ancêtres. certains d’entre eux, n’exagérons rien. 
j’en connais ce que j’en ai lu, Isaac Babel évidemment, ou vu, Eisenstein…, l’escalier, Potiemkinskaya Lestnitsa depuis le film, bien sûr. l'Histoire, du Plessis duc de Richelieu ou la Grande Catherine…; ou l'histoire, les séjours du Tsar, en famille. bains de mer pour les hommes, nus, jeunes et vigoureux, les uniformes blancs, plus beaux que des smokings, envahissant la ville pour s’y gaver des plaisirs de l’été. photos jaunies, écaillées, l’aïeul y prend la pose, sur l'escalier encore, devant l'église, devant la mer exhibant une gourmandise, reliques domestiques, religieusement transmises de génération en génération, comme les Latins mâles le faisaient de leurs Lares. 
l'hôtel, j'imagine que la direction applique toujours les directives esthétiques établies du temps de l'URSS à l'intention des étrangers. ça n'ébranlera pas le vieux communiste indulgent que je suis, mais à l'inverse Guillaume, en état de choc, examine cet ensemble qui intègre tous les travers du mauvais goût nouveaux-riches : rigueur extrême de la jeunesse... la réceptionniste fait du mieux qu'elle peut pour nous parler en français. c'est gentil. elle est gentille d'ailleurs, jusqu'à ce que je lui demande un seul lit... il semblerait que dès cet instant sa survie même est menacée, "chambre double, monsieur, chambre double s'il vous plaît...", c'est une supplique pas une exigence. elle est visiblement affligée, c'est vrai que le groom service a l'air tordu. j’acquiesce sans palabres pour les deux lits. nous découvrirons peu après que chacun peut contenir au moins trois personnes vindicatives. Guillaume se croit obligé de lui parler de la branche odessite de ma généalogie, visiblement la jeune fille ne comprend pas que, depuis la Révolution, j'ai déjà perdu mes racines ukrainiennes. dans son esprit la Révolution c'est 2005. 1917! tu parles!
après cet épisode on s'est éloigné de la ville en loups solitaires, avec cette idée curieuse de la voir autrement. des gravats, le sable, et une drôle de chaleur humide qui colle salement entre pull et peau. ça gratte, c'est désagréable. on escalade les restes de chantiers d’une cité invisible, incernable, in-construite, si on peut dire..., de là on ne voit que des signaux épars sur la mer, fixes ou clignotants, ils s'installent dans l'espace à mesure que le jour faiblit, ils disparaitront avec la nuit comme s’ils n’avaient jamais existé
dans la foulée nous prenons la direction de la cathédrale, les bulbes dorés attirent mon orthodoxie immorale. le pont que nous empruntons enjambe un fleuve noir, dès les premiers pas on ne songe plus qu’à ceux qui se sont jetés, volontaires ou non, de son tablier lugubre, et si l’on parvient à s’extraire de leurs appels c’est pour entendre davantage s’entrechoquer les corps qui furent pendus sous ses arches de pierres. Staline me rentre dans la tête, les SS, les "Bienveillantes", Tchéka, Gestapo...et, en pack, le reste du cauchemar.
enfin sortis de là on marche comme des voleurs pistés, le souffle court après la piqûre de rappel historique. on sinue parmi les gens biens comme il faut, les néo démocrates du trottoir ou du tram. un groupe de fêtards costumés et braillards des deux sexes nous dépasse, nous bouscule sans égards, sans regard. minuit approche, chacun dans son rôle rejoint sa place.
quel est ici, ou ailleurs, le sens de ce premier jour de l’année?  de la rapidité, de la simplicité avec laquelle les choses se défont ? puis recommencent…, un leurre chronologique. Odessa, elle, est comme un banc vide placé devant la Mer Noire. son nonchaloir est celui des dépressifs,  son humeur ressemble assez à celle des gares abandonnées en rase campagne. avec en sus quelques wagons rouillés, amputés de leurs meilleurs morceaux. on lit : "cité balnéaire","méditerranéenne", j'ai la certitude de traverser un décor, je suis persuadé que seules les façades sont entretenues, au-delà c'est tout pourri, j'en suis convaincu. paranoïa, amertume. j'éprouve la même chose chez moi en Corse, tout est faux, illusoire; mis en place pour d'autres yeux que ceux des locaux, seulement pour ceux qui viennent vérifier l'authenticité du monde, leur monde, sécuriser leur album interne, rassurer leur sens du beau, du bien, du bon.
l'après-midi à 14 heures, devant la gare, depuis Guillaume ne m'a plus rappelé de prendre contact avec "ma famille", aurais-je enfin réussi à lui faire intégrer que ça ne m'intéressait pas? sa jolie tête, à l'intérieur de laquelle cohabitent un fils-frère-cousin-oncle-beau-frère...etc sur x générations, le tout plus discipliné qu'affectueux d'ailleurs, semble enfin avoir admis ce fait. je vois bien qu'il ne comprend pas mon aversion, il me la concède alors qu'il ne peut pas la concevoir. c'est culturel.
2 janvier, promenade "hors des sentiers battus", nous traversons ce que nous pensons être une embouchure, une végétation alternée, entre la jungle et la rizière, entité qui fut soudain l’objet d’une pluie violente et non tropicale. Liman Kuyalnik, une lagune réputée pour ses bains de boue, une manifestation de la plénitude du mal en fait. je cherchais dans ma mémoire une introuvable correspondance au sentiment qui m’envahissait. marcher pesamment dans l’assourdissant vacarme de l’eau, dessus, dessous, comme des cris, ceux de l’arène qui cerne l’animal; et je me pris à penser qu’il me serait peut-être permis de mourir, ne fut-ce que par politesse… afin de ne pas trahir ma nature, mon humanité...même militaire sur les rives d'un Danube saisit par la glace je n'avais ressenti une telle lassitude. en fait j'ai horreur du contact des vêtements mouillés, une répulsion carrément monomaniaque.
Je cherchais le sens du jour de l’an… il doit se trouver dans cet étrange et assourdissant chaos, une invraisemblable matrice qui amorce sa remise en marche.
j'allais pour nous acheter des cigarettes quand j'ai croisé ma grand-mère. enfin une dame qui lui ressemblait trait pour trait, tellement que j'ai pas pu m'empêcher de lui sourire. échange, ce fut bref, j'ai voulu y croire et j'ai trouvé ça plutôt agréable. Yaya dans la tête, en fait de tabac je suis rentré dans la première église lui griller quelques cierges, je me signais comme une vieille devant une icône de Saint André qui se trouvait fort opportunément là. elle aurait été contente. elle s'appelait Andréa.
si j'avais raconté ça aussitôt à Guillaume nous serions parti illico  rechercher la vieille dame... 
les anciens dieux marquaient chaque passage, fut il chronologique ou routier, tous ont le même sens du franchissement, aller au-delà toujours, pour nous préparer au terminus. à l'incompréhensible révélation de leur absence, plus rien à franchir.
heureusement que parfois le temps fait des boucles.
 

20 novembre 2012

dura lex...

demain, il se peut, se peut-il?, je devrais récupérer mon permis de conduire... je suis complètement angoissé. je regarde la convocation qui dit "en fin de matinée", c'est un micro-évènement certes, mais pour qui vit ici, il sait combien l'usage d'un véhicule est absolument essentiel, vital. depuis presque un an je dépends de l'un ou de l'autre, de mon téléphone. je me suis rendu compte que jamais personne ne m'a laissé tomber, des gens très différents et très différents de moi aussi. j'ai fait chier un maximum de monde... sans jamais entendre le moindre reproche, la plus petite réflexion. pas une seule fois on m'a fait la gueule, au contraire chacun minimisait son effort. un an! je ne sais pas si je rencontrerais la même solidarité ailleurs, le deal implicite étant "je sais que ce que je fais tu le ferais aussi" pour n'importe lequel d'entre nous. "nous" ... et c'est vrai que je me suis senti plus qu'intégré, une forme d'appartenance révélée à cette occasion. sentiment étrange. une amie me disait "tu ressembles à un corse, tu écoutes pareil", émotion.
demain, peut-être, je retrouve mon permis et entre temps j'aurais acquis l'assurance d'appartenir à cette terre.

19 novembre 2012

c'est qui moi au fait?

("Princess Bride", W.Goldman, l'Homme en Noir répond à Renoncule : )
Renoncule : Vous vous moquez de ma douleur.
L'Homme en Noir : La vie est douleur, Altesse, celui qui dit le contraire a quelque chose à vendre.

ça devrait suffire, ça pourrait suffire. parce qu'aller plus loin, s'éloigner des rebords sécurisants des apparences ce serait risquer la déception, voire la frustration, peut-être l'ennui. 
sans luxe ni excès j'ai une vie confortable, même très plaisante par rapport à ce qui hante 90% de l'humanité. je mange tous les jours à ma faim et tous les jours trop. je pourrais supprimer la moitié de ma ration quotidienne, tant en solides qu'en liquides, et demeurer en excellente santé. sans doute en meilleure santé même.
confronté comme tout un chacun au regard des autres, j'en suis encore à m'estimer relativement beau et remarquablement bien foutu, j'apprécie et je considère que cela a une certaine importance dans ma gestion quotidienne personnelle.
je suis quelqu'un qu'on envie. malgré moi. comme mon travail ne me plaît plus j'ai décidé d'en changer. "les gens" y voient un signe de liberté assumée, même si ce n'est pas le cas. ils pensent et disent que je vais me "reposer", "prendre des vacances". à mon propos ils sont toujours très positifs. pour ma propre tranquillité je les ai habitués à ne pas faire d'analyses, ne pas chercher à savoir. 
de ma jeunesse j'ai déjà parlé. parcours d'expériences et de désillusions. si bien que j'ai fini par endosser mon rôle de pestiféré dans la communauté. c'est ma carte de visite. autrement dit je me suis résigné au milieu. prendre les gens pour ce qu'ils sont. rien de plus. quels qu'ils soient, d'où qu"ils viennent, quelles que soient leurs aspirations à mon égard.
cela ne signifie pas que je puisse m'affranchir de mes propres obsessions. il y a un rétro dans le véhicule qui me renvoie l'image d'un très jeune homme plein d'espoirs et d'illusions, un activiste de la cause qui a pleuré Guy Hocquenghem et le GLH-PQ, tout autant que sur le quai d'une gare quand son premier amant partait sans lui rejoindre femme et enfants. il y a aussi un miroir chez moi qui me renvoie cette image d'homme qui continue inlassablement à s'interroger, à mêler passé et présent pour trouver des réponses aux questions qu'il n'a jamais cessé de se poser,  les basiques concernant entre autre ma sexualité. surtout après m'être fait insulter, "sale pédé" par exemple. ça m'a renvoyé loin dans le temps, à une époque où je n'avais pas de défense. j'ai senti que ce temps était encore en moi. présent infini. alors devant le miroir je m'insulte moi-même, sans hystérie mais sans m'absoudre non plus.
le problème avec moi c'est que je garde espoir. j'ai toujours ce petit espoir qui parvient à contenir la haine de soi et des autres. réprimer cette sourde volonté de me piétiner moi-même, juste pour se faire du bien à la face du monde. un truc irréversible, enfin un.
je continue de penser qu'un jour ma vie traversera le moment qui la rendra meilleure, la sortira d'un tracé biologique vain afin que je puisse bénéficier d'un présent apaisé. mais je n'ai ni plan ni pronostic à ce sujet. je laisse aller, entre déconvenues que je qualifie de passagères et bonheurs que je tente de préserver coûte que coûte.
c'est quoi qui nourrit l'espoir, le désir de ce que l'on n'a pas? seulement ça? hiérarchisé d'un jour à l'autre...
aujourd'hui ce serait:
vivre une relation acquise
l'entendre de la bouche de l'autre
réaliser un bon travail
que les gens ne s'occupent plus de moi
...
mais chaque jour je doute et perds espoir puisque :
notre relation demeure une ébauche
il ne dit rien pour assurer du contraire
je me suis toujours fait chier au travail
les gens continuent à se mêler de ce qui ne les regarde pas
...
c'est l'hiver, ou presque. devant la maison il y a la route, elle longe des collines granitiques et puis la mer. derrière c'est la plaine et les montagnes, si magiques chaque matin qu'elles me sont un prétexte à attendre que passe la nuit.
j'ai vu trop d'infos désolantes ce week-end. ça m'a sans doute un peu détruit.
C'est peut-être cela qu'on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir. Louis-Ferdinand Céline 

Nir Arieli,Tension 2012
 

05 novembre 2012

un dimanche

nous pouvons sans peine demeurer silencieux. ça ne nous a jamais posé de problème. jamais. ni toi, ni moi n'avons ressenti de gène. de besoin pressant de parler pour rompre un quelconque embarras.
d'ailleurs c'est lui qui nous a réuni. le silence. parce qu'à force de fuir le bruit des phrases creuses d'une soirée provinciale et prétentieuse on a fini par se trouver face à face, dans l'ombre et à l'écart. mutiques. contents de cette rencontre.
de notre ile commune j'avais appris la discrétion verbale dont tu avais, toi, la pratique innée. 
qu'ajouter à ce que disent les yeux? à ces signaux déjà nombreux que s'adressent les visages, les corps? la rareté donne aux mots tant de force qu'il convient ici d'en user précautionneusement.
nous, maintenant assis côte à côte sur la plage...
la mer gonfle et creuse ses vagues molles et scintillantes puis les roule jusqu'au bord, jusqu'à nos pieds, produisant chaque fois un long crissement sur le sable coquiller du rivage, rauque, comme s'il s'agissait de sa propre respiration.
la voix de la mer. la brise amène son odeur de sel et d'algues qui picote les joues et le nez. vu d'ici le golfe se découvre en totalité, avec son air singulier de fjord exilé en Méditerranée, configuration stratégique qui fixa un temps les génois. au fond le village, dressé sur son à pic, tel qu'ils crurent utile de l'élever et de le fortifier dans ses murs de granit, brun sombre à cette heure, rouge lumineux à d'autres. peine perdue pour ces occupants de jadis, l'image paradisiaque cachait une nature hostile qui terrassa la plupart d'entre eux et dispersa les survivants livrés aux coups vengeurs indigènes.
quelques mots de poésie eussent-ils changé l'histoire de ce pays? une parole contre une autre, puis c'est une question de quantité et de grammaire, pour faire des phrases en s'appliquant à les charger, ou pas, de sens, de légèreté.
tu as replié tes jambes et les tiens serrées dans tes bras, le menton posé sur les genoux. mes pensées se regroupent aussi pour aller du dos de la main faire tomber le sable collé sur ta peau. jouer. à rebrousse poils sur tes mollets et tes cuisses. j'use de ce droit précieux que j'ai de te toucher quand je le veux. avant, il n'y a pas si longtemps, tu aurais dit "pas ici!", maintenant tu t'en fous, tu souris.
de temps en temps quelques touristes, tenues d'été ou d'hiver dont ils paraissent s’accommoder. ils passent, sans rien dire non plus, week-end de Toussaint en Corse, drôle d'idée. réincarnations des anciens colonisateurs qui se seraient encore trompés de saison...

04 novembre 2012

monsieur 23 fait la morale


tu sais quoi? la connerie va commencer à nous pleuvoir dessus comme de la merde....
je pense à monsieur 23 et à plein d'autres du même acabit, et tant pis s'ils ont des chapeaux différents, des barbes plus ou moins longues, et tout ce qu'ils veulent pour se différencier les uns des autres, c'est toujours la même bouche qui dégueule la même soupe poisseuse et puante de leur morale divino-opportuniste. 
monsieur 23, moi je te demande pas devant quelles genre de photos tu aimes te branler, j'essaie même pas d'imaginer s'il t'arrive de bander pendant la messe, et pourtant si j'y pense, bah bien sûr que je sais que ça t'arrive, c'est ça le pouvoir, c'est ça aussi. mais tu vois je m'en contrefous de ce qui se passe dans ta culotte canonique. j'ai pas besoin de toi. catholique, je n'aurais pas besoin de toi. je ne suis pas catholique, mais je te rassure c'est pas mieux chez les voisins. mais toi t'es vraiment mal placé pour nous parler des mômes, et je sous-entends  pas ici des trucs qui se passent un peu partout dans le monde et qui relèvent de l'addiction pédophile chez les membres du personnel encadrant catholique pratiquant. en l’occurrence c'est de l'abus de pouvoir que ça s'appelle. (remarque bien que c'est justement ce que tu nous fais en ce moment.) mais je ne mélange pas avec la religion, tu vois je suis beau joueur. tu en as parlé de tes soucis de l'enfance aux enfants d'Afrique ou d'Asie que ta paroisse a décérébrés pendant des décennies, les soustrayant à leurs parents autant qu'à leur culture pour en faire la chair à canons de la République? tu t'en préoccupe en ce moment des petits étrangers dans les camps de rétention administrative? des petits roumains qui se font éjecter avec des parents approximatifs pourvu que le nom rentre dans les cases de la police? des gosses qui savent pas où sont leurs parents parce que la crise est passée par là? des orphelins du sida qui deviennent enfants-soldats? franchement tu t'en tamponnes... le cul dans le siège épiscopal... et tu me désoles. ton problème c'est de te trouver du bon côté du pouvoir, à sacrer les rois de France quand c'était la mode ou encenser la morale républicaine quand le vent a tourné. tu te crois quoi 23? t'es un instrument comme les autres, manipulé. tu te rêves manipulateur. déculpabilise, le grand rabbin il s'en fout des orphelins de Gaza, et les musulmanes vitriolées pour avoir montré leur visage y'en a beaucoup de tes semblables qui trouvent ça parfaitement justifié. l'enfant autant que la femme sont des trésors pour les religieux. trésors infiniment exploitables.
moi j'en ai des gosses tu vois, et je les ai élevé malgré toi, sans jamais penser à toi une seule seconde de ma vie de père. je dis "toi", mais tu as compris que c'est façon de parler, parce que les cathos dans ton genre chez nous on en rigole plutôt, on les serre direct sur l'étagère des hypocrites dérangés où vous risquez pas la solitude, et puis après on n'y pense plus. sauf quand tu la ramènes bien sûr.
mes enfants sont bien élevés, ils n'ont pas fréquenté le catéchisme et je leur ai lu les Evangiles et nous en parlions ensemble, nous sommes aussi allé à la messe, Rameaux, Pâques, Noël; et aussi suivre la Divine Liturgie très orthodoxe et si troublante. du décorum quoi.  je les ai scolarisés à l'école publique où ils ont vu défiler année après année les petits chefs, les petits maîtres qui se sentent si puissants devant des enfants contraints. des gens comme toi pour la plupart.
mais avant toute chose nous leur avons appris à dire "non", à reconnaître la bêtise, à exprimer leur liberté de jugement. parce que, tu vois, moi je crois que c'est ça qu'il aimerait Dieu, des hommes libres d'accepter de participer à cette idée merveilleuse qu'Il représente. de participer ou de refuser. et réfléchis un peu, tu es qui toi à côté de celui au nom de qui tu parles? tu le connais peut-être pas si bien pour nous le mettre en sauce comme ça t'arrange au moment où ça t'arrange.
moi les religions je m'en méfie, à la maison quand j'étais petit l'interconfessionnel pouvait dégénérer en conflits inter générationnels et j'en restais le spectateur épouvanté. en définitive j'ai jamais choisi mon camp tant les argumentaires des uns comme des autres me semblaient misérables. maintenant que le temps a passé et que je vous vois tous dans vos habits du dimanche à nous faire la leçon je dois dire que c'est l’écœurement qui me gagne.

14 octobre 2012

paroles des corps

PHILIPPE REYMONDIN  "NU"

il est en Sardaigne depuis trois jours. pour moi c'est le pays le plus lointain. s'il y est je n'y suis pas et inversement. c'est ainsi, "notre" vie avec ses petites coupures temporelles. séparations de complaisance. pas d'appels, pas de mails, pas de msn. rien. comme d'hab.
pour passer le temps, sans pour autant passer à l'acte, je retrouve mes vieux démons de célibataire qui se nomment Badoo, Gayvox ou encore 62424... toujours prêts à nourrir quelques fantasmes sexuels. passer un moment avec Travprbm, Leche647 ou plus simplement Envie317... au premier abord ce n'est pas très excitant. garçons fantômes errant dans ce hiatus de drague virtuel, ils cherchent l'idéal là où ils ne trouveront que leurs semblables. les plus chanceux pourront tirer un coup, la plupart continueront d'alimenter la machine.
le peuple gay insulaire est là, déguisé d'incertitudes, maquillé de ridicules, camouflé d'apparences. des noms, des âges, des mesures qui sollicitent preneur(s), espèrent le miracle de la Rencontre. un peuple plutôt romantique au final. habillé en Halloween pour une gay pride immatérielle.
de site en site reconnaître l'un ou l'autre, superposer les profils pour en découvrir l'unique auteur. ça tient autant du jeu que de l'hygiène mental. "ici tout le monde se connaît" entend-on dire par ceux qui justement ne connaissent pas la Corse. par contre ici c'est vrai, tout le monde se connaît. pas forcément jusqu'à faire le lien avec la vraie vie, je m'entends. mais à l'intérieur de ce cercle doublement restreint et de gays et de connectés j'en vois rarement revêtir l'aura du petit nouveau...
on se situe innocemment aux antipodes du réel, des ombres affamées qui spéculons sur la chair.
que s'ouvre la porte du monde, avec un numéro de téléphone par exemple, et les chimères s'envolent à grand bruit de battements de cœur.
sms introductifs, l’essentiel sous forme on ne peut plus concise, voire ramassée, atrophiée; appréhender le terrain, sa fiabilité... giclette d'adrénaline qui dans l'utopie d'une vigilance accrue, permet soudain d'envisager le contact vocal. aller plus loin, au risque de la voix, qu'elle se meuve en apparence et gloser déjà de ses silences. "envoi foto", on y est presque, deux fois sur trois il s'agira d'une bite tendue ou d'un cul offert sensés appartenir à l'expéditeur, parfois un homme en pieds artistiquement privé de sa tête... le corps gay au travers de ce média se réduit à son seul désir, dont la substance autoérotique est d'apparaître et d'être vu. un besoin primal de l'autre autant que de soi, de l'alter ego, comme se masturber devant la glace en espérant qu'elle soit sans tain. une démarche réflexive qui me fait penser à une virée dans un palais des glaces.
besoin de l'autre, appétit du corps, sans souci gastronomique. aspect misérable et vital d'une sexualité toujours marginale, toujours bannie.
dès que survient l'image on entre en terre interdite, interdite à ce qui justifiait notre présence, l'illusion de chercher un rapport humain, une relation authentique. l'image et son interprétation vient tout fausser. à quoi bon prolonger puisqu'on a déjà atteint le plus important, le point G de ce marivaudage électronique.
je m'en tiens là. mes vieux démons me désespèrent tandis que la plupart de ceux qu'ils tourmentent me demeurent à priori sympathiques. liens de corps qui se cherchent tous attributs dehors. pas de grande différence avec la drague classique en fait. je me souviens, dans ma jeunesse parisienne, de squares moins clean et bien plus pervers.