06 novembre 2011

La Nuit du 4 août(1)





tu réponds : « OK, je pars, je suis là à 45 »
et à 45 tu es là, soit vingt minutes plus tard, et moi à chaque fois ça m’épate. parce que bien sûr je pense, à tort ou à raison, que je serais en retard. dans ta voiture ça sent bon, toujours. toi et le cuir, et le reste : ce plaisir d’être de nouveau près de toi... on se sourit, on s’embrasse, on se touche. le soir, la nuit c’est toujours toi qui conduis, je "souffre" de cécité nocturne, héméralopie pour faire plus vrai. au début tu ne me croyais pas, tu questionnais sans cesse : tu vois là? tu vois quoi? c'est comment ce que tu vois? maintenant dès que le jour tombe tu me saisis la main et je te suis.
tu parles de ta journée, de la route, ta journée sur la route en fait. départ de Sardaigne au petit jour, montée sur Bastia, un arrêt obligé sur la côte, un détour par chez toi, ta famille, ta famille ici et encore ta famille là..., ta famille que je hais plus encore que la mienne, puis te voilà, enfin. et tu me parles d'eux... je ne dis rien, sur ce sujet précis je n'ai pas droit à la critique. je ne sais rien de plus accaparant que la famille corse.
tu me tends ta canette de redbull : tiens!, finis, tu en as autant besoin que moi!. nous sommes invités par des amis dans un restau d’un village du sud. soirée corse, tu chanteras sans aucun doute. honnêtement j’aime t’entendre chanter. la première fois que je t’ai entendu, la toute première fois que je t’ai vu aussi, c’était il y a dix ans sur la place principale de PV, un soir de fête de la musique, tu venais d’avoir ton bac, autour de toi les filles s’agitaient en rires nerveux et chuchotis affolés, et les garçons rendus timides par ta prestation s'employaient à paraitre de tes amis. j'accompagnais ton parrain qui était alors mon patron; il espérait obsessionnellement te marier à sa fille, se demandant quoi t’offrir pour consacrer ta réussite à l'examen qui put t'orienter du même coup, corps et âme, vers la réalisation de son idée fixe.
quand on arrive à l’auberge tout le monde nous embrasse, comique de situation.ce n’est pas une soirée gay, c’est l’usage, on s’embrasse avec des bises qui font du bruit sur des joues qui piquent, c’est un peu plus que l’accolade  virile brutasse. il m’arrive de serrer la main d’une épouse dont j’embrasse le mari. mais, hormis la patronne, il n'y a pas de femme à cette soirée. 
comme toujours quand je me retrouve dans ce type d’assistance je me demande qui est au courant pour nous. qui sait? qui suppose? qui ignore? interpréter les regards : un jeu provincial. quand je suis optimiste je me dis qu'ils savent tous et que leur silence est une forme d'acceptation, de banalisation. mais c'est pas ma nature l'optimisme, je me reprends vite. je sais que pour la plupart le rejet et le dégoût ne sont pas loin. ce qu'ils savent faire de mieux c'est ignorer.
au mois de juin tu m'avais appelé en rage quand sur la vitre arrière de ta voiture tu avais découvert, tracés au doigt dans la poussière sableuse : "SALE ... PD!". cela t'avait profondément affecté, pour ne pas dire bouleversé, tu avais photographié le graffiti avant de l'effacer, tu voulais savoir qui... quel enfant de putain? tu disais. tu as dit aussi : il va falloir qu'on soit prudent..., je n'ai pas su quoi ajouter. ce genre de mise en garde ça ouvre sur n'importe quoi.
toutes les conversations tournent autour de la saison, confrontation d’expériences principalement négatives voire traumatiques, récits récurrents, inévitables, autant de tensions à évacuer sous forme d'anecdotes toujours plus drôles, à moins que ce ne soit une façon d'habiller l'amertume, il faut que chacun s'en libère avant de se retrouver sur des sujets qui nous appartiennent davantage. je trouve que ces derniers tardent à venir. le vin de Sartène, la viande et les légumes grillés y contribuent, la musique aussi. les mots s'échauffent enfin, se grisent. je te vois répondre à la guitare qui t'appelle. bientôt je t'entends. tu chantes les yeux clos, tu te préserves encore.
en sourdine j'espère que c'est une manière de prendre congé. bien que j'apprécie la plupart des gens présents il me tarde de les quitter. je pense vaguement comme le héros des Carnets du sous-sol : moi, je suis seul et eux, ils sont tous ..., inutile de psychoter davantage.
ce soir-là nous nous sommes montrés très discrets, très prudents,  arrivés ensembles nous sommes par la suite demeurés lointains. ni mots, ni regards. 
tu profites de la voiture? , ma parole c'est toi qui me dis ça!, je réponds : évidemment! avant d'ajouter : merci, deux syllabes pour former un point final.
à suivre...

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